Culture, Histoire et Patrimoine de Passy

Lac de Chedde (asséché en 1837)

Written By: BT

Références :
Lire notre revue Vatusium n° 6, p. 39 (peinture), 41 (carte) ; Vatusium n° 17, p. 41 à 43, p. 41 (Lac de Chède par Bleuler), p. 43 (rocher).
Voir aussi : Jacqueline Dupraz et Pierre Dupraz, Le livre d’or du pays du Mont-Blanc et de Chamonix, p. 72 à 75 ; Paul Soudan, Historique de l’usine de Chedde, p. 29 ; Paul Soudan, Histoire de Passy, p. 74, 75 (évocation des gravures anciennes du « lac de Chède »).

Gravure de LORY père et fils, Une vue du lac de Chède, 1815 (coll. privée).

Le lac de Chedde (Chède, sur les gravures anciennes) était appelé auparavant lac de Plaine Pézière. Il a disparu lors d’une crue du nant Bordon en 1837.

« Découvreurs naturalistes et scientifiques de l’ère des Lumières ou voyageurs en quête d’émotions de la période romantique, tous ont magnifié les visions d’eau en montagne : lacs, cascades, torrents. Artistes et écrivains ont manifesté une sensibilité particulière pour cet élément liquide eau profonde, eau courante, eau violente. (…) Dans ce contexte, trois sites naturels passerands, situés alors le long de la route provinciale Genève-Chamonix, ont retenu, au passage, l’intérêt des touristes qui se rendaient aux Glacières : la cascade et le lac de Chedde ainsi que le Nant Noir. Maintes descriptions littéraires et représentations gravées nous permettent d’apprécier aujourd’hui l’engouement pour ces paysages mythiques entre 1750 et 1860. » (Yves Borrel, art. « En passant par Joux », Vatusium n° 6, p. 38)

Exemples d’illustrations :
– « Le lac de Chède » par Gabriel Lory, père, 1763-1840, (Vatusium n° 6, p. 39 ; Livre d’or p. 75) ; voir ci-dessus ; reproduction visible également sur le site Unil de l’Université de Lausanne, bibliothèque de Genève : Cliquez ici.
– « Le Lac de Chède » par Samuel Birmann, 1823 (Livre d’or, p. 73) ; voir ci-dessus ; reproduction visible sur le site Aqueduc. info : cliquez ici.
– « Lac de Chède », par Jean-François Albanis Beaumont (1755-1812). Reproduction visible sur le site Unil de l’Université de Lausanne, bibliothèque de Genève : Cliquez ici.

Disposition probable du Lac de Chède sur une carte de 1949 (Vatusium n° 6, p. 41)

Après la cascade de Chedde, « les voyageurs poursuivaient leur chemin à pied, jusqu’aux rives enchanteresses du petit lac. Devant le succès de cette halte bucolique, un autochtone aurait même construit une barque pour promener les visiteurs ! De nombreuses estampes et textes conservent la mémoire de ce modeste plan d’eau aujourd’hui disparu. » (Yves Borrel, art. « En passant par Joux », Vatusium n° 6, p. 38b)

Jean-Antoine Linck (1766-1843), « Vue du Lac de Chède et du Mont-Blanc » (webcam MtBlanc)

Saussure, par exemple, écrit en 1787 : « On peut se reposer agréablement auprès d’un joli réservoir qu’on dirait avoir été creusé par la nature pour retenir les eaux d’un ruisseau qui tombe de la montagne. Ces eaux, d’une limpidité parfaite, entourées de grands arbres qui se répètent sur leur surface toujours tranquille bordées d’un côté par un rocher et de l’autre par ure prairie charmante, réveillent, au milieu des aspects sévères de ces hautes montagnes des idées si calmes et si douces que l’on a peine à s’en arracher. »

Le poète Laurent-Pierre Bérenger est vraiment tombé, lui aussi, sous le charme de ce lac : « Mais au-dessus de ces précipices horribles, la bonne mère Nature ménage à ses amis un tableau ravissant, qui repose l’âme fatiguée de tant de scènes bruyantes. C’est un vrai coup de théâtre, un spectacle à la fois enchanteur et sublime, et peut-être le contraste le plus fortement prononcé qui existe dans les Alpes. En voici l’esquisse imparfaite : c’est aux Buffons * et aux Rouchers **, qu’il appartient de rendre fidèlement ces originales beautés.

  Les nuages qui flottaient majestueusement autour du Mont-Blanc s’élevèrent comme une toile de théâtre, au moment où j’arrivai sur les bords du joli lac de Chede ou de Servoz. J’étais seul avec mes pensées et ma liberté : la nature entière était dans mon cœur. J’avais laissé dans les basses régions le sentiment et jusqu’au souvenir de mes douleurs physiques et morales ; je ne songeais aux hommes noirs qui avaient voulu me nuire, que comme on se représente l’image des ronces et des serpents dont on a toujours tort d’approcher, et avec la nature desquels le sage ne sent aucun rapport dans son être. (…)
Notes CHePP : * Georges-Louis Leclerc, comte de Buffon (1707-1788), célèbre naturaliste français. ** Jean-Antoine Roucher (1745-1794), poète français. Il a acquis une grande renommée avec son monumental poème pastoral en douze chants, les Mois (1779). Guillotiné comme André Chénier.

Voir le paragraphe suivant dans Vatusium n° 17, p. 42-43.

« Mais comment vous décrirai-je, mon bon ami, les idées calmes, les doux sentiments, les délicieuses émotions dont s’enivra mon cœur pendant l’heure extatique que je passai sur les bords fleuris de ce lac ? Heureux du bonheur d’être et de me savoir bon, l’esprit serein, les traits épanouis, je ne sentais plus cette vague et cruelle inquiétude qui empoisonne toutes nos jouissances sociales ; je ne me comparais à personne, j’étais sans envie comme sans pitié, j’étais rempli d’un bonheur absolu et sans relations ; sans vains désirs, sans craintives espérances, je voyais, je sentais la paix et la joie. La faim, l’avide faim de mon sensible cœur, était, sinon apaisée, du moins suspendue pendant ces moments sans durée. Telles sont sans doute les béatitudes des purs esprits, et telle est peut-être la félicité de l’Etre des êtres, lorsque replié sur lui-même, il est heureux de sa propre contemplation.

  Hélas ! Il fallut enfin m’arracher à cette solitude Elysienne ; je me levai, j’en fis deux fois le tour mélancoliquement ; l’amertume du regret vint corrompre ma jouissance ; je m’éloignai, le cœur gros, l’œil humide, et attachant un long regard sur ces lieux enchantés que je quittais, sans doute, pour ne jamais les revoir, et où depuis ce jour l’élan de ma pensée m’arrête quand je bâtis mes projets de félicité (1)

  Di riposo e di pace alberghi veri,
  Oh quanto volantieri 
  A riverdervi io tornerei !

Trad. : « Purs séjours de repos et de paix
Ô combien j’aimerais revenir pour vous voir. »

Il fallait quelque grand accident pour tirer mon esprit de l’absorbement (sic) où il était comme plongé. Les distractions ordinaires ne l’effleuraient pas ; les objets du dehors, bien que bizarres et nouveaux, le laissaient immobile, lorsque tout à coup un des aspects les plus imposants des Alpes, vint le réveiller et lui donner une forte commotion. » (Bérenger, 1786)

1. « Ce magnifique aspect du lac de Chede a été découvert et peint par M. Bourrit. Le tableau original appartient aujourd’hui au Sully François, et lui a été donné en présent par la République de Genève. »

Qu’est devenu ce lac de Chedde ?

« Ce lac a été entièrement comblé en août 1837 par une lave du torrent qui l’alimentait, le Nant Bourdon. Par ailleurs, les moulins qui fonctionnaient en aval sur le bief émissaire ont été détruits par la même crue. Certains auteurs, comme le baron Raverat, ont vu cette disparition l’intervention d’êtres surnaturels maléfiques » (Yves Borrel, art. « En passant par Joux », Vatusium n° 6, p. 38b)

Victor Hugo : voir notre page concernant son récit de voyage dans les Alpes.

Pour en savoir plus, voir le site Aqueduc Info consacré au COLLOQUE DE CHAMBERY , « Littérature et Lacs »  : cliquez ici.

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