Culture, Histoire et Patrimoine de Passy

Plutôt le goitre que l’uniforme…

Lire notre revue Vatusium n° 16, pages 69 à 72.

On a longtemps cherché les causes du crétinisme et du goitre, mais certains avaient très bien compris le parti qu’ils pouvaient tirer de certaines sources pour éviter le service militaire…

Gravure représentant un "crétin", tirée du Rapport de la commission Charles-Albert, 1848, p. 243.

Gravure représentant un « crétin », tirée du Rapport de la commission Charles-Albert, 1848, p. 243.

Chabrand, Jean Armand (1812-1898), médecin- inspecteur des eaux minérales de Monétier et médecin des épidémies et de l’hôpital civil de Briançon (Hautes-Alpes) rapporte les faits suivants dans son ouvrage Du Goître et du crétinisme endémiques et de leurs véritables causes, Paris 1864. (Livre disponible sur bnf gallica  )

« Dans le Briançonnais, la croyance populaire est aussi que les eaux seules sont la cause du goître. A St-Chaffrey, une des communes les plus infectées, existe une source qu’on nomme la fontaine des goîtreux et l’on assure que plusieurs jeunes gens, à l’approche du tirage au sort, en font usage pour acquérir un goître dont le volume soit capable de les faire exempter du service militaire. » (p. 32)

« Ce qu’il y a de déplorable, dans le Briançonnais, c’est que les jeunes gens qui ont un engorgement de la glande thyroïde, bien loin de chercher à en obtenir la résolution, dès le début, s’occupent plutôt de le faire augmenter, afin d’avoir un motif d’exemption du service militaire. C’est surtout à l’approche du tirage au sort qu’ils usent de tous les moyens supposés capables de produire le goître, et qui consistent spécialement à boire beaucoup d’eau, à faire des courses avec des fardeaux, et  à serrer la cravate au-dessus de la tumeur ; quelques-uns peuvent arriver plus sûrement à leur but en mangeant de la gomme de cerisier. Ces funestes habitudes contribuent, pour leur part,  à la propagation de la maladie. Un grand nombre de jeunes gens, en effet, parvenus à l’âge de 21 ans ont déjà un goître très volumineux qui devient ordinairement incurable, soit à cause de son ancienneté, soit à cause des influences atmosphériques et des travaux pénibles auxquels ces goîtreux sont soumis le reste de leur vie.

Dans le but d’empêcher ce moyen de propagation du goître, nous voudrions que cette infirmité ne fût plus rangée parmi les motifs d’exemption, à moins d’un développement excessif. Un conscrit goîtreux, qui d’ailleurs serait valide, n’aurait plus de goître après quelques mois de séjour au régiment et ferait un bon soldat. Il n’arriverait pas alors ce que nous voyons se reproduire, chaque année, dans certains cantons de notre département. Dans ces cantons, le bénéfice du tirage au sort est nul, et tout homme valide et bien constitué est enlevé par le recrutement. De 1842 à 1847 inclusivement, 91 individus sur 1000 ont été exemptés pour goître, dans les Hautes-Alpes. On a donc laissé dans le pays 91 goîtreux qui, au bout de leurs sept ans de service, si on les avait pris, seraient revenus sans goître, et on a enlevé pour les remplacer 91 jeunes gens sains et robustes. Comment veut-on, en agissant ainsi, que la population se régénère ? » (p. 80-81)

Edouard Whymper (1840-1911) confirme cette « coutume » dans Escalades dans les Alpes de 1860 à 1869, (Scrambles among the Alps, éd. 1871, traduit de l’anglais par Adolphe Joanne, Hachette, 1873). Livre numérique sur bnf gallica.

« En Angleterre, le goitre est plus que, partout ailleurs considéré comme une véritable calamité ; ceux qui en sont affligés font tous leurs efforts pour le dissimuler. Dans les Alpes, c’est tout le contraire. En France, en Italie, en Suisse, un goitre constitue un avantage très positif, parce qu’il exempte du service militaire. C’est un objet précieux, dont on fait montre,

Que l’on entretient avec soin ; il épargne tant d’argent ! Cette circonstance particulière perpétue, on ne saurait le nier, la grande famille goitreuse.

Quand la Savoie fut annexée à la France, l’administration française, ayant fait l’inventaire des ressources de son nouveau territoire, ne tarda pas à constater que le nombre des conscrits ne serait pas proportionné à celui des hectares. Le gouvernement s’efforça donc d’améliorer ce fâcheux état de choses. Convaincu que le goitre était produit par la nature des eaux bues, créé, entretenu et développé par l’ivrognerie et par la malpropreté, il prit des mesures pour assainir les villages ; il fit analyser les eaux pour indiquer aux populations celles qu’elles ne devaient pas boire, enfin il distribua aux enfants dans les écoles des pastilles contenant une légère dose d’iode. Sur 5000 enfants goitreux soumis à ce traitement pendant huit ans, 2000 furent, dit-on, guéris, et l’état de 2000 autres fut amélioré ; le nombre des cures eût été bien plus considérable si les parents « afin de conserver le privilège de l’exemption du service militaire, ne s’étaient pas opposés aux soins que le gouvernement faisait donner à leurs enfants. » Ces pauvres créatures, aveuglées par l’ignorance, refusaient le bâton de maréchal et préféraient garder leur « besace de chair » (1) »

(1)  Note de Whymper : Voir la brochure déjà citée du docteur Chabrand, p. 80.

Voir nos autres pages sur…
–  La lutte contre le crétinisme et les goitres
– Définition et répartition du crétinisme en France et en Europe
 Antoine Fée rencontre une « femme goitrée » et un « crétin » à Chedde en 1835
– Témoignage de P. Grolier sur le crétinisme autour de Passy (Musée des familles, 1856)  

– A la recherche des causes du crétinisme
– 
Les hypothèses de H.B. de Saussure en 1786
dans son chapitre « Des crétins et des albinos » 

Voir notre page sur Horace Bénédict de Saussure et ses compagnons à la conquête du Mont-Blanc

Autres pages sur le patrimoine hospitalier de Passy

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