Culture, Histoire et Patrimoine de Passy

Témoignage de P. Grolier sur le crétinisme autour de Passy (Musée des familles, 1856)

Lire notre revue Vatusium n° 16, pages 69 à 72.

Voici la transcription intégrale du texte dont nous donnons un extrait dans la revue.

Musée des familles ; Lectures du soir * (23e volume)

* Le Musée des familles, sous-titré Lectures du soir (1833-1900), est l’un des tout premiers périodiques illustrés à bas prix du XIXe à voir le jour en France. Son fondateur, Emile de Girardin, souhaitait en faire avant tout « un Louvre  populaire », accessible aux familles modestes peu cultivées, plus attirées par les images que par les textes1. C’est ainsi que le journal, qui a paru d’octobre 1833 à juin 1900, a publié, toujours de manière illustrée, d’innombrables articles étonnamment variés, ainsi que les premières versions de romans célèbres sous forme de feuilletons. Le périodique n’a que très rarement abordé les faits de société ou la politique contemporaine. Par contre, la religion (catholique), sans être surabondante, a transparu continûment au fil des articles, des pages et des recueils annuels du journal. Le Musée des familles a publié à travers des nouvelles, des romans-feuilletons, des récits de voyages réels ou fictifs, un nombre considérable d’auteurs célèbres. On pourra citer Balzac, A. Dumas, T. Gautier, E. Sue, V. Hugo, J. Verne, et bien d’autres encore. Il a aussi exploité le talent d’illustrateurs célèbres tels Paul Gavarni, Granville, Tony Johannot, Honoré Daumier, etc. (Source Wikipedia)

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Les eaux et les bains célèbres. Un voyage aux bains de St-Gervais, en Faucigny (Savoie), juin 1856, p. 257 à 264.

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Après avoir évoqué « les vertus des eaux gervaisiennes », l’auteur de l’article, un Parisien, décrit « les beautés de la nature environnante », la cascade « une des plus belles des Alpes » et entreprend une ascension le long du Bon Nant, « c’est-à-dire le bon ruisseau, probablement parce qu’on a peur de lui »…

p. 262 à 264 [Des « crétins » autour de St-Gervais-les-Bains]

«  Je marchais depuis vingt minutes, quand je me trouvai à la hauteur de deux ou trois grottes que l’on voit de la cour des bains, et qui, d’en bas, semblent inaccessibles. Un sentier bien indiqué, quoique fort étroit, y conduisait, le long du rocher perpendiculaire. Je crus ne pouvoir pas me dispenser d’aller m’y asseoir. Là, pendant un instant de repos et d’admiration, je contemplai à mes pieds l’établissement, en forme de cloître, dans lequel je distinguais à peine quelques habitants rampant sur la terre comme des fourmis. Malheureusement, je n’eus pas la consolation d’être aperçu par eux dans ma grandeur et mon isolement.

A peu de distance des grottes, j’atteignis un endroit où le sentier, le lit du torrent, je ne sais comment l’appeler, passait sous des sapins. C’était une assurance contre la dégringolade ; toutefois les aiguilles desséchées, entassées sur le sol, étaient extrêmement glissantes, et j’étais obligé de louvoyer d’arbre en arbre. J’allais sortir de ce bois, lorsqu’à l’extrémité d’un ravin gazonné, qui semblait la seule issue possible, voilà que j’aperçois un animal singulier, qui me fait arrêter court. Il était couché, ramassé sur lui-même, et plus gros qu’un mouton. Son pelage était d’un brun foncé, et l’idée d’un ours me vint à l’instant même, quoique je n’eusse jamais entendu parler d’ours dans le vallon que j’avais si imprudemment quitté. Pendant que je jetais un coup d’œil en arrière (car un bon général doit toujours assurer sa retraite), pendant que je tirais de ma poche mon couteau à mouche, l’animal fit un mouvement, et j’entendis à mon grand soulagement retentir le son d’une clochette qu’il portait à son cou. Je m’approchai alors, et je vis cet être singulier se dresser lentement sur ses pieds de derrière, en se balançant d’un air nonchalant. Pour le coup, sa taille, sa peau brune, ses mouvements d’une patte sur l’autre, démontraient que j’avais affaire à un ours, mais, grâce au ciel ! à un ours civilisé, puisqu’il portait un grelot. J’en vins à me persuader que messieurs les Savoyards l’avaient placé là pour faire du pittoresque et de la couleur locale. Toutefois, je n’étais pas encore bien déterminé à avancer, lorsque l’animal lui-même se dirigea vers moi en poussant des sons inarticulés. A mesure qu’il approchait, son apparence se modifiait ; et enfin… enfin, hélas ! faut-il le confesser ? j’avais devant les yeux un être de la même race que moi ; à deux pieds, sans plumes : c’était un crétin !

Le malheureux était petit, trapu, vêtu d’un pantalon et d’une veste d’étoffe grossière, faite dans la montagne avec la laine des moutons bruns, pour épargner les frais de teinture : sa tête était couverte d’un bonnet de même nature. Il s’avançait en se dandinant, et me montrait de larges dents blanches, d’un air hébété, mais amical. Je lui dis bonjour avec un sentiment de véritable satisfaction, et il me répondit par un grognement fort gracieux. Sa clochette au cou m’intriguait singulièrement ; mais je ne tardai pas à voir paraître sa mère, et j’appris que, dans la crainte de le perdre, elle avait fait pour lui ce qu’elle faisait pour son veau le plus cher. Notez que cet enfant lui était cher aussi, non seulement parce qu’il était son  enfant, mais parce qu’il était crétin. En effet, par un préjugé qui a son bon et son mauvais côté, les habitants du Faucigny s’imaginent que la présence de ces innocents dans leur maison doit leur assurer la protection du ciel, de sorte qu’ils éprouvent pour eux une sorte de tendresse reconnaissante, au lieu de la répugnance que nous ne manquerions pas de ressentir. Voilà le bon côté : le mauvais, c’est qu’ils ne font aucun effort pour éviter une semblable calamité dans leur famille. Du reste, étant entré dans la chaumière de ma nouvelle connaissance, je trouvai que la protection du ciel se bornait pour elle à fort peu de chose, et que ce n’était guère la peine d’avoir un crétin dans sa maison. Il n’y avait pas à la cabane d’autre ouverture que la porte et la cheminée. Celle-ci était surmontée d’une planche mobile, qui servait à la fermer à volonté, suivant l’usage économique du pays. Quant au mobilier, il n’avait certes pas coûté autant d’argent que la niche d’une levrette du quartier Bréda **.

** « quartier Bréda » : quartier de Pigalle, aujourd’hui, rue Henry-Monnier et rues avoisinantes dans le IXe arrondissement de Paris.

Le lendemain, à déjeuner, lorsque je parlai de ma grande ascension et des dangers que j’avais courus, on m’apprit que les petites paysannes des environs passaient tous les jours par le chemin que j’avais pris, portant sur leur tête des fruits ou du fromage. Quant au crétin, dont je parlais avec étonnement, mon voisin de table, M. le docteur Grange, m’offrit de m’en faire voir autant que je voudrais, car il était venu là précisément pour continuer ses savantes recherches sur le goître * et sur le crétinisme, qui en est, suivant lui, la conséquence héréditaire (1).

* Note CHePP : goître : orthographe ancienne.

(1 : Note de l’auteur) Le crétin gai dont nous donnons le portrait à nos lecteurs habite le village de Saint-Gervais, où le crétinisme est fort rare. C’est l’idiot le meilleur, le plus farceur, le plus heureux, le plus civilisé que l’on puisse imaginer.

Depuis longtemps on avait vaguement supposé que les goîtres dont sont affligés les habitants de certaines contrées tenaient à la nature des eaux qui leur servait de boisson. Le docteur Grange eut l’heureuse idée de faire, dans chaque pays, des cartes géographiques du goître, comparées à la carte géologique des mêmes localités, et aux analyses chimiques des eaux et des aliments. Il reconnut ainsi que le goître et le crétinisme étaient endémiques sur les terrains magnésiens, et que les eaux potables des pays à goître contenaient des sels de magnésie dissous (sulfates, chlorure ou carbonates). Afin de démontrer expérimentalement la justesse de ce système, un courageux savant de Paris, M. T…, se donna un goître en faisant usage pendant quatorze mois de magnésie, à la dose d’un gramme par jour. La cause de cette hideuse maladie étant connue, ne pourra-ton pas un jour en débarrasser notre espèce ? Rien de plus facile, dit M. Grange. On guérira les goîtreux sans qu’ils s’en doutent. En Savoie, notamment, où le gouvernement a le monopole du sel, il pourrait iodurer à un dix-millième tout le sel qui se mange dans les pays à goître et à crétins, et obtenir ainsi une guérison générale, moyennant une dépense de quelques milliers de francs par an.

Dans les régions montagneuses et reculées où se trouvent les goîtreux en plus grande abondance, il n’y a guère que les membres du clergé qui jouissent d’une certaine culture intellectuelle. C’est donc uniquement avec le concours du clergé qu’il est possible d’étudier la maladie et d’appliquer les moyens de guérison. M. Grange ayant communiqué ses philanthropiques idées à divers membres de l’épiscopat de Savoie, a trouvé auprès d’eux l’appui le plus éclairé. En effet, monseigneur Rendu, évêque d’Annecy, et monseigneur Vibert, évêque de Saint-Jean de Maurienne, sont des savants fort remarquables. Monseigneur Alexis Billier, archevêque de Chambéry, a fait lui-même d’excellents travaux de physique, de géographie, de géologie et de statistique médicale.

C’est dans un village entre Sallenches et Saint-Gervais que M. Grange me proposa de me conduire. J’acceptai avec empressement.

Le lendemain, nous allâmes en effet trouver le curé de ce village, et nous fûmes menés par lui dans une chaumière d’assez bonne apparence. Nous y vîmes un déplorable spectacle. C’était sept ou huit enfants, tous crétins, ou en train de le devenir. Leur mère, femme d’une quarantaine d’années, vêtue proprement, était assez bien constituée. Elle nous présenta d’abord son fils aîné, garçon de dix-huit à vingt ans, arrêté dans sa croissance, à la taille d’un  enfant de douze ans ; la tête grosse, l’air hébété, la langue paralysée, le cynisme d’un animal apprivoisé. Puis venait une jeune fille de seize ou dix-sept ans, ayant encore quelque chose d’humain ; une certaine timidité, la faculté de dire un petit nombre de paroles. Les autres enfants, à mesure que leur âge décroissait, montraient une plus grande intelligence. Le dernier, bambin de deux ou trois ans, était charmant de figure, vif, joyeux, babillard. Ce qu’il y avait d’affreux, et ce que la mère nous expliquait avec une résignation étonnante, c’est que ses enfants perdaient l’intelligence et la beauté à mesure qu’ils vieillissaient. Elle devait donc s’attendre à ce que son dernier chérubin devînt une masse de chair imbécile, comme son aîné. Je sortis de là, épouvanté et navré. Qu’était la douleur de Niobé *** auprès de cette douleur ? Heureusement que le curé surveillait la malheureuse famille, et j’aime à croire, que, sous la direction de M. Grange, il aura fait prendre à tous ses membres le remède souverain, l’iode, avec assez de persévérance pour sauver au moins ceux qui n’étaient point encore irrévocablement frappés.

Ce bon curé nous racontait qu’il était bien embarrassé avec quelques-uns de ses paroissiens atteints de crétinisme, mais qui pourtant conservent une certaine intelligence, et qui, en définitive, sont majeurs, citoyens et chrétiens. Souvent ils veulent se marier, et comme ils ne peuvent trouver que des femmes de leur espèce, on comprend quels illustres rejetons doivent sortir d’une union si bien assortie. Notre curé déplorait un semblable résultat ; mais comment l’empêcher ? Ses devoirs religieux faisaient violence à ses idées philosophiques.

*** Niobé : Dans la mythologie grecque, Niobé est la fille de Tantale  et l’épouse d’Amphion.  Orgueilleuse comme son père, elle se vanta devant qui voulait l’entendre de sa fécondité et de la beauté de ses enfants, et se moqua de Léto, qui n’avait donné le jour qu’à Artémis et Apollon. Mais c’était là s’attaquer aux dieux, et la malheureuse Niobé l’apprit à ses dépens. Indignés d’une telle présomption, les deux enfants de Léto tuèrent ceux de Niobé à coups de flèches ; une fille échappa au massacre. Entendant les cris de ses enfants agonisants, Niobé sortit de son palais, et à l’horrible spectacle de tous les corps étendus et râlants, elle fut comme pétrifiée ; pris de pitié, Zeus la changea en rocher, d’où coulèrent ses larmes sous la forme d’une source. Pendant neuf jours, les corps restèrent sans sépulture. Au dixième jour selon l’Iliade, les dieux s’apaisèrent et enterrèrent eux-mêmes les enfants de Niobé. Dans la Lydie antique, il y avait une source intarissable qui, disait-on, était Niobé qui pleurait ses enfants pour l’éternité. (Source Wikipedia)

« Il y a quelque temps, nous dit-il, un de ces pauvres innocents est venu me trouver pour le marier avec une jeune fille presque idiote. J’essayai de l’en détourner, sans y réussir. Comme ces crétins ont beaucoup d’amour-propre, je m’avisai de lui dire :
« – Tu ferais mieux de chercher ailleurs ; cette fille-là n’est point une assez belle fille pour toi.
« – Je sais bien, répondit-il, que ce n’est pas une Isabeau (il voulait dire une Jézabel), mais je la veux comme cela.
« – Comment feras-tu ? tu n’as pas de maison.
« – Je la mènerai chez nous.

«  Il avait le consentement de ses parents, et la fille aussi ; je fus obligé de les marier. Après la cérémonie, j’allai, suivant l’usage, bénir la maison. On me fit d’abord descendre plusieurs marches au-dessous du sol, pour bénir la cuisine ; puis on me conduisit, plus bas encore, dans une espèce de cave, où se trouvaient une chèvre et un tas de paille. C’était la chambre nuptiale du crétin. »

Evidemment, il est bien difficile de régénérer une race arrivée à un tel degré de misère et d’abrutissement ; mais tous n’en sont pas là, et l’on peut espérer que grâce aux soins éclairés des autorités ecclésiastiques et médicales, le mal se trouvera bientôt circonscrit et diminué. Ce sera assurément l’un des plus beaux triomphes qu’ait jamais remportés l’esprit de charité, aidé par la science. »

Autres pages sur le PATRIMOINE HOSPITALIER de PASSY.

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Vatusium n° 16 : article « Comment peut-on être crétin ? »

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