Culture, Histoire et Patrimoine de Passy

Victor HUGO, de Sallanches à Servoz en passant par Passy (1825)

Written By: BT

Victor HUGO, Voyage aux Alpes (1825)

Au mois d’août 1825, deux jeunes mariés, accompagnés de leur petite fille d’un an, de sa gouvernante et du couple Nodier font le voyage des Alpes. La petite fille s’appelle Léopoldine et ses parents, Victor et Adèle …

Ils ont le projet de faire de ce voyage aux « Glacières » un récit de voyage et les frais sont couverts par leur éditeur. Le livre ne sera jamais publié, mais le récit nous parviendra dans des livraisons de revues célèbres de l’époque.

Voici donc ce texte publié partiellement en 1829 dans la Revue de Paris et en 1831 dans la Revue des Deux-Mondes, puis intégralement en 1863 dans le chapitre XLII de Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie de Madame Hugo.

EXTRAITS

Portrait de Victor Hugo par Gavarni en 1829.

(…) A Sallanches, on quitte sa voiture. De ce bourg au prieuré de Chamonix, le trajet se fait dans des chars à bancs, attelés de mulets, et formés d’une seule banquette transversale où l’on est assis de côté sous une façon de petit dais en cuir, dont les quatre pans peuvent se baisser en cas d’orage.

Cette nouvelle manière de voyager vous avertit que vous passez, en quelque sorte, d’une nature à une autre. Voici que vous pénétrez dans la montagne. Le sabot rond et plat des chevaux ne convient plus à ces chemins âpres, escarpés et glissants. La roue des voitures ordinaires se briserait dans ces sentiers étroits, à tout moment déchirés par des pointes de rocs et rompus par les torrents. Il faut des chariots légers et solides qui puissent se démonter dans les passages difficiles, et les traverser avec vous sur les épaules des guides et des muletiers. Jusqu’ici vous n’avez fait que voir les Alpes, maintenant vous commencez à les sentir.

Plus tard, plus loin, plus haut, il faudra quitter jusqu’à ces frêles équipages, le sol indomptable des Alpes les repoussera. Le pas sûr et hardi des mulets vous portera quelque temps encore dans ces hautes régions où il n’y a plus de route tracée que celle du torrent qui se précipite, c’est-à-dire le chemin le plus court du sommet de la montagne au fond de l’abîme. Vous avancerez encore, et alors le vertige, ou quelque autre invincible obstacle, vous forcera de descendre de vos montures et de continuer à pied votre voyage hasardeux, jusqu’à ce qu’enfin vous ayez atteint ces lieux où l’homme lui-même est contraint de reculer, ces solitudes de glace, de granit et de brouillards, où le chamois, poursuivi par le chasseur, se réfugie audacieusement entre des précipices prêts à s’ouvrir [1] et des avalanches prêtes à tomber.

C’est en méditant sur les dangers dont cette nature sauvage assiège les pas du simple curieux, qu’on est tenté d’admirer, comme des récits fabuleux, les histoires qui nous montrent, dans l’antiquité les machines de guerre carthaginoises, et, de nos jours, les canons français, traversant les Alpes. On se demande avec effroi, et presque avec incrédulité, comment le lourd attirail d’une armée a pu voyager par des routes qui semblent souvent refuser de l’espace et de la solidité aux pieds aériens du chamois, et comment il a réussi à doubler deux fois ces hauts promontoires qui baignent dans les nuages et plongent si profondément dans le ciel. L’explication de ceci est dans la puissance que Dieu a donnée à l’intelligence de l’homme. Ces choses merveilleuses se sont faites pour montrer en quelque sorte combien l’homme est roi de la nature physique. A l’aspect des Alpes, il semblerait qu’une armée de géants seule pourrait franchir ces colosses. Ne faut-il pas admirer que, pour accomplir ce miracle et le renouveler de nos jours, il ait suffi, pour les deux armées, de deux géants de volonté et de génie, Annibal et Napoléon ?

Je m’aperçois que ma pensée va plus vite que nos rapides chariots. Nous quittons à peine Sallanches, et déjà je cherche à démêler sur les crêtes étincelantes des vieilles Alpes les traces que n’y ont pas laissées les deux grands envahisseurs de l’Italie. C’est qu’en effet il est difficile de ne point éprouver quelque profonde émotion lorsque, par une belle matinée d’août, en descendant la pente sur laquelle Sallanches est assise, on voit se dérouler devant soi cet immense amphithéâtre de montagnes toutes diverses de couleur, de forme, de hauteur et d’attitude, masses énormes, tour à tour éclatantes et sombres, vertes et blanches, distinctes et confuses, dont un large rayon du soleil, encore oblique, inonde chaque intervalle, et au-dessus desquelles, comme la pierre du serment dans un cercle druidique, le mont Blanc s’élève royalement avec sa tiare de glace et son manteau de neige.

Plaine de l’Arve, vue de Sallanches

En sortant de Sallanches, la route de Chamonix traverse une vaste plaine qui vous laisse tout le temps d’admirer ce grand et immuable spectacle. Cette plaine, d’environ deux lieues de largeur, n’était la veille qu’une mer. Il avait plu, et l’Arve, qui la divise dans sa longueur, l’avait prise tout entière pour lit, comme il arrive toujours dans les temps d’orage. Mais il avait suffi de vingt-quatre heures pour faire rentrer le torrent dans les limites qu’il viole si souvent, et la route, encore fangeuse à notre passage, n’était plus que rarement coupée par des mares et des courants d’eau jaunâtre, qui lavaient de temps en temps les pieds des mulets et les roues basses des chars à bancs.

A travers la riche verdure dont on est de toutes parts environné, le trajet de cette plaine serait infiniment agréable, si l’on n’était impatient d’aborder les montagnes, et de quitter la plaine et la verdure. Aussi, lorsqu’après plusieurs heures de course monotone, le guide vous montre, de l’autre côté de l’Arve, à une assez grande hauteur sur le revers des montagnes, les toits du village de Chède, presque enseveli dans les arbres, on approche avec ravissement du pont de bois rouge qui mène à cette autre rive, où l’on commencera enfin à monter !

Il y a un grand charme à s’arrêter un moment sur ce pont, pendant qu’il tremble, ébranlé à la fois par le roulement des chars à bancs et par le mugissement de l’Arve, blanche d’écume et bondissant sous son arche unique entre des blocs de granit. Le dos tourné au mont Blanc, on n’a plus sous les yeux que des objets riants et tranquilles, qui sont plus doux à considérer du milieu de ce fracas. A gauche, un amphithéâtre gracieux de bois, de chalets et de champs cultivés, devant soi, à l’extrémité de la plaine, Sallanches, avec ses maisons blanches et son clocher poli comme l’étain, au pied d’une haute montagne verte couronnée par de larges pans de roche qui figurent une vieille forteresse de titans ; à droite enfin, la magnifique cascade de Chède, qui jaillit à mi-côte dans une sorte de conque naturelle d’où sa nappe retombe plus large et plus arrondie, et qui s’environne de son arc-en-ciel comme d’une auréole.

Après avoir gravi péniblement un chemin encombré de pierres roulantes, qui sonnent sous le pied des mulets, on traverse le village de Chède, et on laisse la belle cascade derrière soi, pour s’enfoncer dans la montagne. La route est ici quelque temps ombragée de grands chênes, de bouleaux, de hauts mélèzes, qui entremêlent leurs branches et emprisonnent la vue sous un toit de verdure. Tout à coup le taillis s’ouvre et s’écarte comme à plaisir, un spectacle rempli d’un charme inattendu est devant vos yeux. C’est un petit lac, que l’on nomme, je crois, le Lac Vert [2], à cause du gazon épais qui en tapisse tous les bords et le fait ressembler à un miroir de cristal bordé de velours vert. Ce lac, dont le flot conserve une inaltérable limpidité, a, dans la fraîcheur de son aspect, dans la grâce de ses contours, quelque chose qui contraste d’une manière délicieuse avec la sombre sévérité des montagnes au milieu desquelles il est jeté. On se croirait magiquement transporté dans une autre contrée, sous un autre ciel, si le mont Blanc n’était pas debout, à l’horizon, avec ses dômes de neige, ses glaciers, ses formidables aiguilles, et ne venait, comme jaloux des impressions douces qui osent naître si près de lui, projeter son image menaçante jusque dans l’eau paisible du Lac Vert.

J’ignore par quel fil invisible, par quel conducteur électrique les choses de la nature touchent aux choses de l’art ; mais à l’instant même me revinrent à l’esprit ces grandes créations du vieux Shakespeare, où toujours domine une haute et sombre figure qui, dans un coin du drame, se reflète dans une âme limpide, transparente et pure ; œuvres complètes comme la nature, où il y a toujours une Ophélia pour Hamlet, une Desdemona pour Othello, un Lac Vert pour le mont Blanc.

Il ne faut pas quitter le lac sans jeter quelques pièces de monnaie aux petits enfants de Chède et de Passy, qui viennent offrir aux passants des verres de cette eau si fraîche et si belle. J’ai entendu des voyageurs se plaindre souvent des importunités de ce peuple qui, pour ainsi dire, vous vend en détail les beautés du pays qu’il habite. Ils avaient tort ; ces malheureux n’ont que leurs Alpes pour vivre.

La scène change ; le sol est dépouillé, la verdure disparaît autour de nous. La route, obstruée de roches, tourne, et se replie, comme un long serpent, sur le flanc d’une montagne aride et toute bouleversée. Nous arrivons au Nant Noir [3].

Passage du Nant Noir

Dans une ravine profonde, où toute végétation semble morte, entre deux escarpements de terre ferrugineuse, parmi des quartiers de granit que l’on prendrait pour des blocs d’ébène, roule, avec un bruit effrayant, une eau noire, que son écume même ne blanchit pas. C’est le Torrent Noir, ainsi nommé à cause de la couleur sombre que donnent à ses flots les ardoises qu’il charrie, et sans doute aussi parce qu’il est extrêmement dangereux à traverser, quand il est grossi par l’orage. Tout ici est lugubre et désolé. Des crêtes nues, des rochers en surplomb ; les échos qui se répètent le hurlement furieux du torrent ; pas un arbre, si ce n’est le voile de sombres pins que déploient les montagnes de l’horizon. Il y a pour la pensée un monde d’intervalle entre le Lac Vert et le Nant Noir.

On conte dans le pays beaucoup de traditions étranges touchant ce hideux torrent. C’est, dit-on, sur ses rives que les esprits des Montagnes Maudites tenaient leur sabbat, dans les nuits d’hiver. Ce sont eux qui ont remué toute la montagne pour y cacher leurs trésors. Leur vol tumultueux a brisé tous les arbres qui croissaient autrefois dans ce lieu funèbre. C’est en y dansant qu’ils ont brûlé cette terre ; c’est en s’y baignant qu’ils ont noirci cette eau. Il y a aussi un démon du Nant Noir, qui pousse les voyageurs dans son gouffre, et rit de les voir tomber. Ses prunelles sont deux globes de feu ; et plus d’un hardi chasseur de chamois, égaré la nuit dans la montagne, a entendu sa voix rauque et sonore répondant, du fond de l’abîme, à la voix de son torrent.

J’avouerai cette infirmité de mon esprit, il aurait manqué pour moi quelque chose à l’horrible beauté de ce site sauvage, si quelque tradition populaire ne lui eût empreint un caractère merveilleux. Je me suis arrêté avec complaisance sur ces détails, parce que j’aime les superstitions : elles sont filles de la religion et mères de la poésie. Ce torrent traversé, les nants deviennent plus fréquents ; les ondulations de la route sont plus brusques et plus rapides ; le cône du mont sur lequel elle court a été en quelque sorte cannelé par les cataractes pluviales, les éboulements et les avalanches de pierres. Cependant une végétation vive et fraîche reparaît autour du chemin, et voile aux yeux l’Arve, que l’on entend bruire au fond du ravin.

Une vallée d’un aspect sévère et triste se présente. Au milieu s’élève un clocher, autour duquel se groupent quelques cabanes. Voilà Servoz. De toutes parts encaissée par de hautes montagnes, cette vallée paraît comme ensevelie dans un blanc suaire de neige, sous un noir linceul de sapins. Ce qui ajoute à l’impression singulièrement mélancolique qu’elle produit sur l’esprit, c’est de la voir dominée ou plutôt menacée, par les débris gigantesques d’une montagne qui s’écroula, je crois, en 1741 [4]. On dit que la chute de ce mont, qui écrasa des forêts, combla des vallées, ouvrit des abîmes, fut accompagnée d’un tel déluge de cendre et de poussière que, durant trois jours, une nuit complète couvrit le pays à plusieurs lieues à la ronde. Les savants déclarèrent que c’était un volcan. Ils se trompaient. Les ignorants se trompèrent aussi ; ils crurent que c’était la fin du monde. Erreur pour erreur, je préfère celle des ignorants : elle est plus naïve.

Cette montagne ruinée effraie le regard et la pensée. Je ne sais, et nul ne peut dire, comment se déplaça le centre où reposait l’équilibre de ce grand corps ; quelle cause mina la base sur laquelle posaient ses immenses terrasses, ses plateaux, ses dômes, ses pentes, ses aiguilles. Est-ce une convulsion intérieure du globe ? Est-ce une goutte d’eau lentement distillée depuis des siècles ?… Felix qui potuit…[5]

Cependant il est difficile de ne pas se livrer à d’inutiles méditations sur ce grand mystère, en présence d’un si prodigieux bouleversement. Les terres, les neiges, les forêts, en se précipitant dans les vallées environnantes, ont mis à découvert ce qu’on pourrait appeler le squelette du mont. Ces blocs de marbre noir veiné de blanc sont ses pieds monstrueux, encore à demi cachés par des masses pyramidales de terres éboulées ; voilà ses ossements de silex, ses bras de granit qui se dressent encore ; et, là-haut, au-dessus des nuages, cette large zone de roche calcaire, qui montre à nu ses couches horizontales, c’est le front ridé du géant.

Combien les monuments de l’homme semblent peu de chose près de ces édifices merveilleux qu’une main puissante éleva sur la surface de la terre, et dans lesquels il y a pour l’âme comme une nouvelle manifestation de Dieu ! Ils ont beau, avec la fuite des années, changer de forme et d’aspect ; leur architecture, sans cesse rajeunie, garde éternellement son type primitif. A ces rochers qui surplombent et se dégradent, succéderont d’autres rochers qui déchireront les nues; de nouveaux arbres croîtront sans culture où gisent ces troncs morts de vieillesse ; ces torrents s’écoulent, d’autres cataractes s’ouvriront. Depuis des siècles, la physionomie des Alpes n’a pas varié. Les détails passent, l’ensemble reste.

Heureux le peuple qui, comme les fils de Guillaume Tell et de Winckelried, peut confier à de tels monuments tous ses souvenirs de gloire, de religion et de liberté ! Comment pourraient s’effacer ces saintes traditions, quand rien de ce qui les rappelle ne peut périr ? Ces sublimes édifices n’ont à craindre ni l’ignoble badigeon qui a souillé Notre-Dame de Reims, Notre-Dame de Paris, Saint-Germain-des-Prés, la vieille abbaye romane ; ni le grattoir qui a mutilé les frontons de la cour du Louvre ; ni le marteau qui allait démolir Chambord après avoir détruit les manoirs de Montmorency et de Bayard. Encore un peu, et tous les monuments de France ne seront plus que des ruines ; encore un peu, et toutes ces illustres ruines ne seront plus que des pierres, et ces pierres ne seront plus que de la poussière. Ici, tout se transforme, rien ne meurt. Une ruine de montagne est encore une montagne. Le colosse a changé d’attitude, voilà tout. C’est qu’il y a dans toutes les parties de la création un souffle qui les anime. Les ouvrages de Dieu vivent, ceux de l’homme durent ; et que durent-ils !

Nous quittons Servoz, où l’on prend quelque rafraîchissement, et qui marque le milieu du trajet de Sallanches à Chamonix. (…)

Pour lire la suite de ce récit et découvrir, entre autres, comment V. Hugo a failli périr dans une crevasse de la Mer de Glace …, on peut se reporter au livre de Colette Cosnier, Hugo et le Mont-Blanc, éditions Guérin, « La Petite Collection », Chamonix, 2002, 195 pages. (Pour en savoir plus, cliquez ici)

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[1] Note de l’auteur : 1. Le plus grand danger peut-être des excursions alpestres est la rencontre fréquente de ces précipices sans fond, cachés à l’œil par une légère croûte de neige congelée, qui se dérobe sous les pas du voyageur et l’engloutit.

 

[2] NDLR : Le Lac Vert ne se trouve pas sur la route de Chamonix mais près du Lieu de Plaine-Joux à 1266 mètres d’altitude (Commune de Passy), il s’agit du lac de Chède (orthographe de l’époque).

[3] Note de l’auteur : 2. Les gens du Pays donnent aux torrents le nom de nants. Il est remarquable que ce mot appartient à la langue celtique (Nant, amas d’eau, eau courante, torrent ou fleuve), et a donné son nom à la capitale (Nantes, ville divisée en effet par les mille bras de la Loire) de cette Bretagne qui fut l’Armorique. Voici que nous le rencontrons aux Alpes, et dans toute la pureté de son acception première! Ainsi on retrouve toujours par places dans l’Europe actuelle quelque vestige de cette vieille langue celte, base première et inconnue de tous nos idiomes, à peu près comme on voit souvent paraître à la surface du sol, en dépit des couches calcaires et argileuses qui la recouvrent, de larges bancs de ce granit primitif qui est, pour ainsi dire, l’ossement du globe.

[4] NDLR : 1751

[5] (NDLR) Hugo cite le début d’un vers célèbre de Virgile dans les Géorgiques (II, vers 490) : « Felix, qui potuit rerum cognoscere causas ». Il se traduit par « Heureux qui a pu connaître les causes des choses ». Virgile ajoute : « et qui a mis sous ses pieds toutes les craintes, et l’inexorable destin, et le bruit de l’avare Achéron ! ». Il pensait probablement au philosophe épicurien Lucrèce (traduction de Maurice Rat, éd. Garnier-Flammarion, 1967, p. 130).

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