Culture, Histoire et Patrimoine de Passy

La vigne à Passy

Written By: BT

Lire notre revue Vatusium n° 7, p. 27 ; Vatusium n° 11, p. 6 (fouloir), 10 et 31 (vignes).
Voir aussi : Paul Soudan, Historique de l’usine de Chedde, p. 31, 34 ; Paul Soudan, Histoire de Passy, p. 60-61, 87, 93-94, 121 (fin de la vigne) ; Pierre Dupraz, Traditions et évolution de Passy, p. 49 ; Albert Mermoud, Mémoire du Mt-Blanc d’antan, p. 71-72, 83, 141 (cueillette des raisins).

Raisin rouge (source : site pointfort)

Le vignoble de Passy dans l’antiquité

« Les Romains ont certainement apporté l’usage du vin en Savoie. Les Romains des « vici », petites bourgades implantées le long des routes, et les riches propriétaires colons des « villae », grands domaines agricoles, étaient très friands des vins importés d’Italie méridionale, dans des amphores. » (Albert Mermoud, p. 71)

Or, justement, Passy est situé sur une de ces routes :
« Passy devait avoir une certaine importance à l’époque gallo-romaine, car une voie très fréquentée y arrivait. C’est en effet sur son territoire, à Marlioz, que prenait fin la partie pavée de la voie romaine allant de Genève au Valais, par le pays des Ceutrons. » (Albert Mermoud, p. 70)

Bateau romain (source : site Acad. Nancy-Metz)

« Ces vins, nous apprend P. Guichonnet, étaient additionnés de résine, pour en faciliter la conservation et répondre au goût des consommateurs.
On constate qu’au Ier siècle, la vigne se diffuse largement dans l’Allobrogie (Dauphiné-Savoie) dont les habitants étaient jusque-là buveurs de cidre. Les naturalistes et agronomes, comme Pline et Columelle, nous indiquent que les Allobroges ont « inventé », c’est-à-dire sélectionné à partir de plant indigène, un cépage original, la vitus allobrogica, dont le vin concurrença victorieusement les produits méditerranéens. Ils rapportent que « le vin poissé allobroge » était tiré d’un raisin aux grains noirs, très productif et résistant au froid, qui « mûrit à la gelée » (Pline), dans la première quinzaine d’octobre. Il plaisait aux amateurs par son âpreté, due à sa forte teneur en tanin. Il est probable que ce « goût de plant » poissé était renforcé par de la résine, ajoutée au moût durant la fermentation, pour empêcher le vin issu de vendanges mal mûries, d’aigrir. Les œnologues retrouvent dans « l’Allobrogique » tous les caractères spécifiques du plant savoyard de la Mondeuse.

Fabrication du tonneau … à une époque plus récente ! (source : site lebonvin)

Une autre particularité était que les Allobroges ne conservaient pas leurs vins dans des amphores, à la manière romaine, mais dans des tonneaux. Ces récipients étaient faits de douves de sapin ou de mélèze, cerclés de tiges de noisetier. Ils étaient enduits intérieurement de brai de goudron, obtenu par distillation de bois résineux, pour faciliter la conservation et assurer l’étanchéité. Le vin a dû être connu assez vite des Ceutrons de Tarentaise, puis de ceux de la vallée de Montjoie.» (Albert Mermoud, p. 71-72)

Le vignoble de Passy au Moyen-âge

« Dès le premier siècle avant J.C., les Romains (ont donc occupé) la partie basse du coteau ensoleillé de Passy et y (ont introduit) vraisemblablement la culture viticole. »
« Au cours des siècles suivants, les Burgondes colonisent une partie des terres cultivées et, pour en accroître l’étendue, défrichent progressivement les forêts. Ainsi, naissent des hameaux à 1 000 mètres d’altitude et dès 1012, une charte cite déjà Maufingio (Maffray) et Bonnio (Bay). Le vignoble prend de ce fait de l’extension et arrive aux abords du château de Charousse (1009 m), soit à l’altitude limite pour la viticulture. »
(Yves Borrel, Mont-Blanc Magazine n° 12, septembre/octobre 1983, p. 42-43 ; avec l’aimable autorisation de l’auteur)

« Vers l’an Mille, les caves de Charousse sont le refuge du vin de Passy. En 1178, Béatrice de Faucigny accorde aux bourgeois de Sallanches la perception de la « quinthe » sur le vin (c’est environ le taux de notre T.V.A. actuelle ! !). En 1225, c’est l’une des deux bases des dîmes du Prieuré de Peillonnex, un trentième sur le vin. » (Paul Soudan, pages 60)

Le vin au Moyen-âge (source : site le bonvin)

« Au XIIIe siècle, ce fort (de Charousse) possède des caves avec pressoirs où l’on peut préparer et stocker le vin. Jusqu’au début du XXe siècle, le vignoble de Passy présente le même aspect que ceux de la région de Bonneville (tel qu’on peut encore voir celui d’Ayse aujourd’hui). Dans ces pièces de vigne en pente, le travail est exclusivement manuel et nécessite beaucoup de main d’œuvre. »
Aux XIVe et XVe siècles, les superficies de vignes sont mesurées en « fossorées », aire qui correspond à celle qu’un homme peut travailler avec sa pioche quotidiennement soit 1,97 are. Un manuscrit de 1361 mentionne que le curé du Pont Saint-Martin (St-Martin -sur-Arve) échange, cette année-là, une pièce de vigne de trois fossorées située à la Cor­batte (La Carbottaz) contre d’autres pièces de vigne situées à Reninge (paroisse de Saint-Martin, autre vignoble contigu à celui de Passy). » (Yves Borrel, Mont-Blanc Magazine n° 12, septembre/octobre 1983, p. 42-43 ; avec l’aimable autorisation de l’auteur)

Le vignoble de Passy aux XVIIe et XVIIIe siècles

« On trouve pour la première fois (dans le cadastre de 1730) une précision sur la culture de la vigne à Passy ; 295 journaux, soit 87 hectares lui sont affectés, environ le cinquième de la surface cultivée dans le coteau. On confirme ainsi l’importance régionale du vin de Passy (…). »

On a même l’impression qu’aux XVIIe siècle et XVIIIe siècles, (la « quinthe » sur le vin) est la seule dîme qui subsiste en fait, puisque le revenu du Curé, évalué à son sixième, correspond à deux cents pots de vins à dix sols le pot. En 1599, le pot de vin blanc de Passy est coté 5 florins à Sallanches, environ le prix de 5 kilos de blé, valeurs très élevées, signes de disette.

Dans le « Theatrum Sabaudiae », première importante description générale de la Savoie, que, vers la fin du XVIIe siècle, le Duc Victor Amédée II avait commandée au réputé cartographe hollandais Jacob Blaen, on trouve, à la rubrique « Salancia » de l’édition latine, la mention suivante : « ad Passicum, vulgo Passy qui locus vini generosi copia celebratus » ce qui peut se traduire par : « A Passy, qui produit un vin renommé ». (Paul Soudan, pages 60-61).

 » Un autre texte du même siècle précise qu’en temps d’occupation militaire Passy et Charousse doivent fournir une contribution financière pour le logement des troupes mais que ces dernières ne doivent pas y stationner « à cause du vin ». Le vin de Passy, même s’il jouit d’une certaine réputation reste de qualité inférieure à ceux de contrées plus lointaines. Le règlement de police de la ville de Sallanches de 1787 stipule : « Il est défendu à tous vendeurs de vin, de vendre du vin falsifié, frelaté et mélangé (..,) ; comme du vin de Passy ou de Saint-Martin avec du vin étranger, pour le faire tout passer pour de l’étranger (…), à peine de six livres d’amende ».  » (Yves Borrel, Mont-Blanc Magazine n° 12, septembre/octobre 1983, p. 42-43 ; avec l’aimable autorisation de l’auteur)

La vigne à Passy-Chedde en 1900 ; à gauche, au-dessus de la ferme de la Frasse,les terrains sont surtout plantés de vigne (Vatusium n° 11, p. 10)

Le vignoble de Passy au XIXe siècle

En 1812, une statistique agricole pour l’arrondissement de Bonneville confirme, avec 88 hectares l’importance du vignoble de Passy, soit 14,5 % du total et donne le même rapport pour sa production de l’année. Il représente alors 79 % de chacun des deux plus importants vignobles de la vallée basse de l’Arve, ceux d’Ayse et de la Côte d’Hyot. Vers 1820, le vin blanc de Passy est vendu en gros à Sallanches, par barriques de 170 pots, de 11 à 13 sols le pot, ce qui correspond à environ trois francs de 1977 le litre. Nous aurons à constater la disparition progressive du vignoble de Passy à partir des dernières décennies du XIXe siècle. » (Paul Soudan, pages 60-61)

Au XIXe siècle, « La culture de la vigne est en fort déclin, cependant elle occupe encore 41 hectares contre 88 en 1812. Elle n’a pas été touchée par le phylloxera, mais la lutte contre le mildiou, qui s’est fortement développé, est alors peu efficace et avec les conditions climatiques locales, les récoltes sont fort irrégulières ; ainsi une enquête de 1812 fait ressortir qu’en deux années successives, le rendement en hectolitres par hectare est passé de 13,5 à 4,5. De plus, la culture exclusivement manuelle en terrain très pentu demande beaucoup de main-d’œuvre. Néanmoins, les Passerands abandonnent avec regret leurs vignes, et les plus tenaces d’entre eux peuvent encore, vers l’année 1900, vendre aux hôteliers de la région un petit vin blanc, sec et fruité, qu’on peut rapprocher du « fendant » actuel de nos voisins suisses. » (Paul Soudan, page 87)

La vigne à Passy au début du XXe siècle. Le « cassa-cô », sorte de hotte disposée sur le cou sert à porter la terre. Photo: J. Bottollier ; Collection Christiane Fivel. (P. Dupraz, Traditions et évolution de Passy, p. 49)

La fin du vignoble de Passy

« Néanmoins on assiste à l’agonie du vignoble passerand ; le coup de grâce lui fut donné par la grave crise viticole dans le Midi de la France au cours de cette décennie ; le raisin de cette provenance parvenait en gare du Fayet par wagons complets et les Passerands pouvaient utiliser leur matériel vinicole pour préparer un vin de consommation familiale à des prix défiant toute concurrence.
Dans la vie passerande, les soins du bétail et le traitement du lait étaient surtout assurés par la femme, mais les
« affaires » de la cave étaient le domaine réservé de l’homme de la maison qui mettait un point d’honneur dans sa bonne tenue et la qualité de ses produits : vin, cidre, eau de vie ; il y recevait parfois les amis ou voisins, « copon » en mains pour déguster le vin nouveau, le « bourru » non encore clarifié que l’on vendait ensuite dans les cafés de la région. Ce n’est donc pas sans déchirement que les anciens vignerons arrachaient leurs dernières vignes et voyaient disparaître leurs traditions. » (Paul Soudan, page 121)

La vigne au Chef-lieu de Passy en 1900 (Vatusium n° 11, p. 31)

« Les maladies de la vigne de la fin du XIXe, le mildiou principalement, réduisent considérablement la production, qui chutera de moitié tant en superficie qu’en production, rendant aléatoire la ressource apportée par la vigne dans l’agriculture locale.

A cela s’est ajoutée l’implantation de l’usine de Chedde qui devait soustraire quelques bras supplémentaires à la terre. Le coup de grâce semble avoir été porté par la guerre de 14-18 : restés seuls au pays, les femmes, les enfants et les hommes les moins jeunes se recentrèrent sur l’activité principale des paysans savoyards : l’élevage, les céréales et les pommes de terre.

La vigne qui nécessite beaucoup d’efforts pour un résultat incertain est largement abandonnée. Et quand les hommes reviennent de la Grande Guerre – pour ceux qui sont revenus – ils ont à remettre l’exploitation agricole familiale au niveau de production d’avant 1914. Enfin vers 1920, la commercialisation généralisée à petit prix, de vin du midi, ruinera les dernières velléités de poursuivre cette culture au point qu’elle a complètement disparu aujourd’hui. » (Pierre Dupraz, Traditions et évolution de Passy, p. 49)

Quelques grappes d’aujourd’hui, au Perrey, à 750 m d’altitude (cliché Bernard Théry)

Autres pages sur les vergers et vignobles de Passy.

Pour en savoir plus sur l’histoire du vin, C.H.e.P.P. a sélectionné les références suivantes :
– le site Hominidés

– le site vins de garde

– Un livre de Roger Dion, Histoire de la vigne et du vin en France des origines au XIXe siècle, 2010.

Découvrez aussi, sur notre site, la richesse et la variété du patrimoine de Passy :
 Les ex-voto du temple romain de Passy
– Le château médiéval de Charousse à Passy
– Le retable de la Chapelle de Joux, à Passy

L’étonnant « Cahier » d’Eugène Delale, école de Passy, 1882

–  La méthode Freinet à l’école de Passy, 1932-1952
– La conduite forcée de 1947-1952 et la production hydroélectrique à Passy
– L’Arve des Gures aux Egratz, à Passy
– Vues panoramiques sur le Mont-Blanc depuis Passy
– L’inalpage dans les « montagnes » de Passy, « l’emmontagnée », et la « remuée » pendant l’été
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