Culture, Histoire et Patrimoine de Passy

La production de cheddite à Passy en 14-18

Lire notre revue Vatusium n° 18, 2015 « Les Passerands dans la Grande Guerre », 1ère partie : 1914 et 1915.

Cette page BONUS complète notre article « Surveillance, paranoïa, réalité à l’usine de Chedde » publié dans Vatusium n ° 18, pages 46 à 48.

L’usine de Chedde à Passy ; au premier plan le « château » de Georges Bergès (Doc. Pierre Dupraz)

L’usine de Chedde à Passy ; au premier plan le « château » de Georges Bergès (Doc. Pierre Dupraz)

Des allumettes à l’explosif : invention de la « cheddite »
Passy possède en 1914 un atout considérable : la conduite forcée et la production électrique de l’usine de la Société des Forces motrices de l’Arve. Ainsi, pendant la Grande Guerre, notre commune joue un rôle important dans la fourniture d’explosifs.

Usine de Chedde, la salle des machines et les alternateurs de la centrale électrique qui aliment l’usine (Pierre Dupraz, Traditions et évolution de Passy, p. 106)

Usine de Chedde, la salle des machines et les alternateurs de la centrale électrique qui aliment l’usine (Pierre Dupraz, Traditions et évolution de Passy, p. 106)

Le directeur de la toute nouvelle usine de Chedde, Paul Corbin, est passionné par la recherche. Il monte à Passy un laboratoire qu’il anime lui-même. Il veut perfectionner la fabrication du chlorate de potasse, mais surtout trouver de nouveaux débouchés pour ce produit uniquement utilisé jusque-là dans la fabrication des allumettes et dans la pyrotechnie.
En 1897, il avait déjà cherché à produire un explosif à base de chlorate de potasse. Ce type d’explosif était connu, il avait même acquis quelque notoriété depuis les attentats anarchistes qui avaient secoué Paris vers 1893-1894.
Polytechnicien et ancien officier d’artillerie, Paul Corbin connaît bien les possibilités énergétiques des chlorates. Il prend une option  sur les brevets de Street, un inventeur anglais fixé en France, et obtint de la Société des Forces Motrices et Usines de l’Arve (SARV) l’autorisation de la lever.

« Réclame » de 1912 pour la Cheddite (Doc. Internet)

« Réclame » de 1912 pour la Cheddite (Doc. Internet)

« Dès lors, à partir de 1898, Paul Corbin et Street procédèrent à de nombreux essais à Chedde et le nom de cheddites fut donné aux formules d’explosifs adoptées. Ces explosifs présentaient par rapport aux dynamites Nobel, des avantages de prix et de commodité d’emploi ; ils pouvaient ainsi espérer trouver un certain débouché dans les mines et carrières et même prétendre au titre d’explosifs de sûreté. » (Paul SOUDAN, Historique de l’usine de Chedde).

Ce terme « cheddite » apparaîtra souvent dans les « Journaux des Marches et Opérations » des régiments engagés en 14-18, ainsi que dans les récits ou fictions consacrés à la Grande Guerre. Voici deux exemples tirés du roman de Pierre Miquel La Tranchée :
« Pendant que les artificiers du génie font sauter à la cheddite les réseaux de barbelés, les volontaires de la compagnie, des corps francs, rampent pour cisailler les plus denses du réseau. »

« Les poilus l’ont surnommé « crapouillot » parce qu’il ressemble à un crapaud. Ce canon de tranchée (…) est capable de lancer jusqu’à cinq cent mètres des obus-torpilles, bourrés de cheddite, qui creusent des entonnoirs profonds de quatre mètres dans les tranchées adverses. Il répond de son mieux au feu meurtrier des Minenwerfer d’en face. (…) Une arme simple, que chacun peut manier et déplacer au gré des besoins. » (La Tranchée, éd. Fayard, 2002, p. 157 et 422)

Mortier de 150 (Source Internet)

Mortier de 150 (Source Internet)

(Voir notre page sur l’artillerie de tranchée, en construction)
L’effort de guerre en 1914 et la recherche menée à Chedde par le Service des Poudres
En août 1914, tout le pays est mis à contribution pour l’effort de guerre. Dès la mi-septembre, P. Corbin, G. Bergès et H. Bouchayer prennent contact à Bordeaux avec le gouvernement. « Des livraisons immédiates de chlorates de potasse sont autorisées en Angleterre et en Russie ». Le Sous-secrétaire d’Etat à la guerre, André Lefèvre, ingénieur chimiste « vient à Chedde pour se rendre compte des possibilités de l’usine et dès le 30 septembre 1914, Georges Bergès, au titre des Sociétés de l’Arve et des Explosifs (SARV), signe un premier contrat de livraisons exceptionnelles avec les services de l’armement.
C’est qu’en effet les deux premiers mois de guerre ont presque épuisé les stocks de munitions ; en particulier, l’approvisionnement en mélinite, qui charge les obus explosifs de 75 mm, pose un problème et SARV a proposé comme succédané un type de cheddite au perchlorate d’ammoniaque qu’elle connaît parfaitement et qui est plus « brisant » que les cheddites usuelles.
Aux termes de ce contrat, SARV doit livrer immédiatement du perchlorate d’ammoniaque au maximum de ses possibilités et le Service des Poudres fabriquera l’explosif dans une poudrerie annexée à Chedde, sous forme de petits bâtiments isolés aux bords de l’Arve, dont l’usine entreprend immédiatement la construction : en novembre, la préparation de l’explosif peut commencer en travaillant à trois postes continus. » (Paul Soudan, op. cit.)

Chedde passe à une quasi-monoproduction, celle du chlorate et surtout du perchlorate de soude pour les explosifs. L’usine augmente largement sa production, ce que lui permet le doublement de puissance de la chute d’eau qui alimente la centrale.
« Les modifications apportées à la production répondaient aux instructions des militaires et des fonctionnaires de l’armement. Etant représentés sur place, ceux-ci pouvaient aisément réorienter la fabrication. » (Ludovic CAILLUET, Chedde. Un siècle d’industrie au pays du Mont-Blanc)

Parallèlement l’usine développe activement la production de perchlorate. Divers essais divers ont lieu : un ingénieur de la Société des Explosifs, « expérimente les qualités brisantes du nouvel explosif pour obus : il s’agissait de charger un obus au maximum de densité de chargement à l’aide d’un bourroir  de bois, puis de le faire exploser dans une grande caisse pleine de sable et d’interpréter ensuite le nombre et la grosseur des éclats.
Un jour de décembre 1914, au cours du bourrage, la charge éclata ou plutôt fusa, et l’opérateur, l’ingénieur lui-même, Jules Maire, eut l’avant-bras emporté.  (Voir Vatusium n° 18, p. 48)

Voir notre page « L’explosion du 16 février 1915 à Chedde et les autres accidents pendant la Grande Guerre »

L’activité de Chedde après le drame du 16 février 1915

« En mars 1915, un nouveau contrat est passé avec les Services de l’Armement la production de perchlorate doit être portée à 50 tonnes par jour par de nouvelles installations à la charge de l’État (…). Parallèlement, il y avait eu des accords concernant des livraisons de chlorates pour cheddites à destinations diverses, dont le chargement des grenades. » (Paul SOUDAN, op. cit.)

« En 1914, l’armée française dispose de grenades, une arme ancienne utilisée de façon défensive. Pourtant, en 1905, les Japonais ont démontré face aux Russes sa nature offensive. Et les Allemands, dès 1914, utilisent des grenades à main ou à fusil. Rapidement, la décision est prise de distribuer des grenades rondes aux poilus, mais leur système d’allumage est dangereux pour le lanceur. Il faut attendre l’achat en masse aux Italiens de la grenade quadrillée Besozzi pour parvenir à une parfaite sécurisation. En 1915 sont mises au point des grenades en forme de citron (les « Citron Foug ») et des grenades défensives F1 ovoïdes pesant six cents grammes. Des grenades offensives à effet de souffle voient également le jour, les modèles P. Puis des grenades à fusil sont proposées, avec une portée de deux cents mètres. Désormais, la grenade fait partie de l’équipement de base du fantassin : il en sera commandé cent cinquante millions durant la Grande Guerre. » (Philippe VALODE, La Grande Guerre sans les clichés, éd. l’Archipel, 2013)

« La grenade de la IIIème armée est une industrialisation des improvisations des premiers mois de la guerre (les fameux pétards raquette composés d’une planche en bois, d’une cartouche de cheddite et de clous ou graviers ou fils d’acier), rendues nécessaires par la faible capacité de la logistique française à développer et mettre en fabrication rapidement des modèles de grenade plus modernes pour répondre aux besoins urgents des combattants. Pétard plus que grenade, c’est un tube en acier pré fragmenté de dimensions (longueur 12.5 cm, diamètre intérieur 3 cm) faites pour « habiller » une cartouche de mélinite de 100g modèle 1890 munie d’un détonateur en son centre.
Les premiers modèles étaient allumés directement en mettant le feu à une mèche de 5 secondes reliée au détonateur. Ce système fut vite amélioré en allumant la mèche par l’action de deux amorces de chasses serties dans un bloc de bois et que l’on pouvait percuter en frappant sur un clou qui appuyait sur une petite pièce métallique reliant la base des deux amorces.
La grenade était plongée dans de la paraffine pour la protéger de l’humidité. Plusieurs modèles (5) de cylindres existaient, toujours de même dimension, et l’on rencontra ce dispositif jusqu’en 1917 (la cheddite remplaçant la mélinite), à chaque fois que la demande dépassa l’offre industrielle en grenades modernes. Poids approximatif 550 g dont 100 g de mélinite puis de cheddite. » (site passioncompassion1418)

Grenade de la 3ème armée  (site passioncompassion1418)

Grenade de la 3ème armée (site passioncompassion1418)

Pour en savoir plus sur l’usage de grenades en 14-18, voir les sites suivants :

passioncompassion1418 (page très documentée et illustrée sur les grenades françaises en 14-18) http://www.passioncompassion1418.com/decouvertes/grenades_fr.html
– rosalielebel75 http://rosalielebel75.franceserv.com/guerre-des-tranchees-armement-infanterie.html
bleuhorizon  (tout sur les grenades, munitions, obus, usines d’armement, artillerie de tranchée de la Grande Guerre : très nombreuses photos et explications)

Grenade quadrillée Besozzi (site passioncompassion1418)

Grenade quadrillée Besozzi (site passioncompassion1418)

Grenade défensive F1 (site rosalielebel75)

Grenade défensive F1 (site rosalielebel75)

Grenade defensive fusante Citron Foug (site rosalielebel75)

Grenade defensive fusante Citron Foug (site rosalielebel75)

« Avec la tournure prise par des hostilités au cours de 1914-1915, cet approvisionnement ne pouvait que s’intensifier par l’apparition de l’artillerie et des bombes de tranchées. Dès les premiers mois de 1915, on demanda à la Société de l’Arve, d’assurer de grosses fournitures de chlorate de soude. » (Paul SOUDAN, op. cit.)
(Voir notre page consacrée à l’artillerie des tranchées, en construction)

Mortier de tranchée 58 T1 (Source Internet)

Mortier de tranchée 58 T1 (Source Internet)

Forte augmentation de la production

« Chedde, l’aluminium y étant arrêté, pouvait affecter toute l’énergie nécessaire au perchlorate de soude tout en maintenant à peu près sa production d’avant-guerre de chlorate (…), les usines nouvelles fournissant le complément de chlorate de soude pour le perchlorate. C’est ainsi qu’en 1916 ces diverses installations étaient capables de fournir journellement au Service des Poudres 70 à 80 tonnes de chlorate de soude sans compter une cinquantaine de tonnes utilisées au perchlorate.

Au cours du deuxième semestre 1915, l’armement avait spécifié que le programme perchlorate serait maintenu mais non augmenté, par contre les programmes chlorate devaient être poussés au maximum, le service des Poudres ayant mis au point un explosif « S » à base de chlorate de soude, plus économique que l’explosif perchlorate. (…) Les chlorates et perchlorates fournis par la Société de l’Arve en 1916 et 1917 étaient à la base de l’ordre de 200 tonnes d’explosifs par jour utilisés par l’artillerie de tranchées. (…)
(Voir notre page consacrée à l’artillerie des tranchées, en construction)

Les résultats spectaculaires obtenus – en août-septembre 1916, la production de perchlorate d’ammoniaque atteignit 70 tonnes/jour, soit cent fois celle de 1914 – furent également rendus possibles par l’excellence du type de matériel existant au début de la guerre. (Paul Soudan, op. cit.)

(…). L’année 1917 fut encore une année de grande activité, mais dès le début 1918, l’intervention américaine et l’orientation des hostilités vers la guerre de mouvement réduisit la demande d’explosifs chloratés ; la production fut alors considérablement réduite et complètement arrêtée en cours d’année.
On peut dresser le bilan des fournitures de Chedde, proprement dit à l’armement entre 1914 et 1918 : environ 20.000 tonnes de chlorate de soude et 45.000 tonnes de perchlorate d’ammoniaque ; ceci indépendamment des fournitures de chlorates des autres installations de France ou de l’étranger. » (Paul Soudan, op. cit.)

Références :
– Paul SOUDAN, Historique de l’usine de Chedde, 1975, p. 45-46, chap. II – 2, « Evolution de la société et de la fabrication des chlorates de 1898 à 1914 » ; p. 83-84, chap. II – 6, Les années de guerre 1914-1918.
– Ludovic CAILLUET, Chedde. Un siècle d’industrie au pays du Mont-Blanc, Presses Universitaires de Grenoble, collection Histoire industrielle, 1997, p. 38-40.

Compléter cette page avec celles de notre chapitre sur le « patrimoine industriel de Passy » ; L’usine de Chedde 

Voir nos autres pages sur
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