Culture, Histoire et Patrimoine de Passy

L’uniforme du fantassin français en 14-18

Pas de réséda, pas de casque pour nos poilus en 14. Pas de chance !

Lire notre revue Vatusium n° 18, 2015 « Les Passerands dans la Grande Guerre », 1ère partie : 1914 et 1915.

La guerre 14 n’a pas éclaté comme un coup de foudre dans un ciel tout bleu… Plusieurs guerres ont précédé le conflit mondial, celle des Boers (1899-1902 ; prononcer bour) qui avait montré la nécessité d’une tenue camouflée, celle des Boxers en Chine (1900), celle des Balkans (1912-1913), et tout le monde a compris quelle tournure prenait une guerre moderne… Tout le monde sauf l’état-major français ! Pour l’armement, on était très fier du nouveau canon de 75 (voir notre page), mais on a négligé l’artillerie lourde, et on se méfiait des mitrailleuses, décidément trop gourmandes en munitions (voir notre page). C’est ainsi ! Quant aux uniformes, on va mettre du temps à les faire évoluer.

Les grandes nations avaient adopté les tenues peu voyantes : le vert-de-gris pour l’Allemagne en 1907 (« feldgrau », d’où le nom donné aux soldats allemands), le kaki pour la Grande-Bretagne (de l’hindoustani signifiant couleur de poussière), déjà essayé à plusieurs reprises aux Indes depuis 1857, tandis que les Austro-hongrois choisissaient en 1909 une couleur gris-bleu (hechtgrau, gris brochet) et les Russes en 1910 une couleur gris verdâtre. (source site rosalielebel75)

Uniforme allemand en 1914 (internet)

Uniforme allemand en 1914 (internet)

Mais la France garde le pantalon garance de… 1829 !

Soldats français lors de la mobilisation d’août 1914 (Internet)

Soldats français lors de la mobilisation d’août 1914 (Internet)

Et pourtant il y eut des tentatives… : la tenue gris-vert réséda 1911
« Une commission fut chargée en 1910, sous la présidence du général Dubail, de rechercher une tenue moins criarde que celle alors en service. Le drap en vert réséda est adopté, et on s’est efforcé de faire disparaître tout ce qui brille, pour ne pas trahir la présence de la troupe à grande distance. (…) A l’instar de la tenue boer, nous avions là une tenue de campagne simple, pratique, hygiénique, peu coûteuse. Malheureusement cette tenue, promise à un brillant avenir, perd son plus farouche défenseur, le ministre de la guerre Maurice Berteaux, tué par un avion lors d’un meeting aérien. Ainsi l’essai tourne court après les manœuvres du 6° corps en septembre. » (source site rosalielebel75)

Uniforme réséda testé pour l’infanterie française (site rosalielebel75)

Uniforme réséda testé pour l’infanterie française (site rosalielebel75)

Mais dès 1911, son successeur, Adolphe Messimy, ministre de la Guerre dans le gouvernement de Joseph Caillaux entre le 27 juin 1911 au 14 janvier 1912, propose la tenue couleur vert réséda. Il se heurte à une violente opposition, rapportée par Yves Le Naour : « Une veste d’écurie », s’étrangle par exemple L’Echo de Paris qui y voit un mauvais coup des francs-maçons cherchant « l’amoindrissement de l’influence morale et du prestige de l’officier qui doit descendre au niveau de ses soldats ».
« Le quotidien nationaliste aurait été mieux inspiré de regarder, ajoute l’historien,  ce qui se pratique outre-Rhin : les officiers, presque tous issus de la noblesse d’ailleurs, ne s’y distinguent pas de leurs hommes, à la différence de leurs homologues français, qui, avec leurs gants blancs et leurs galons dorés, formeront des cibles de choix lors de la guerre de mouvement. »
Les jeunes officiers de St-Cyr avaient fait le serment de monter à l’assaut en grande tenue !  Mal leur en a pris : l’armée française a perdu dans les premiers mois un très grand de ses cadres, tirés comme des lapins…, sous le tir croisé des nombreuses mitrailleuses allemandes
« Le radical Etienne Clementel, rapporteur du budget de la guerre à la Chambre, est tout aussi remonté : « Faire disparaître tout ce qui est de couleur, tout ce qui donne au soldat son aspect gai, entraînant, rechercher des nuances ternes et effacées, c’est aller à la fois contre  le goût français et contre les exigences de la fonction militaire. […]  La transformation radicale de nos alertes petits troupiers en lourds « résédas » nous paraît une mutilation, écrit-il dans L’Illustration du 9 décembre 1911. »
Cependant Messimy revient à la charge au sein de la commission de l’armée, mais le ministre de la guerre, Eugène Etienne, qui occupe ce poste de janvier à décembre 1913 et se fait l’interprète des officiers, ne veut rien entendre : « Supprimer le pantalon rouge ? Non ! Le pantalon rouge, c’est la France»

Messimy, se laisse convaincre par les nombreux opposants au vert réséda, de continuer les essais sur le nouvel uniforme. Il écrira pourtant dans ses mémoires : « L’expérience ayant été concluante du point de vue tactique, j’estimais qu’elle était sans réplique et je me proposais de passer à l’exécution des marchés. Mais j’avais compté sans les journaux et surtout sans les commissions de la chambre ; les uns et les autres furent d’accord pour réclamer « patriotiquement » le maintien du pantalon rouge et s’opposer à l’adoption de la nouvelle tenue... Je décidais donc qu’on devrait rechercher dans les teintes neutres une couleur plus plaisante que le vert réséda, auquel on avait opposé des critiques unanimes, et une tenue plus seyante que celle utilisées aux manœuvres. » Si ce ministre a aussi écrit : « Cet attachement aveugle et imbécile à la plus voyante de toutes les couleurs devait avoir de cruelles conséquences », on ne peut qu’être étonné qu’il n’ait pas plus insisté pour faire adopter la tenue réséda. » (source site rosalielebel75)

« Il faut donc attendre le retour de Messimy aux affaires pour qu’enfin un drap de couleur plus neutre soit validé à la Chambre, le 9 juillet 1914. » Trop tard…
« La cavalerie est à l’avenant. Avec ses shakos, ses dolmans, ses cuirasses rutilantes, ses casques à crinière, ses sabres et ses lances de 2,90 m, elle est magnifique, mais elle jette ses derniers feux. » (Yves Le Naour, 1914, éd. Perrin, 2013, chap. « Personne ne pensait à la guerre », p. 210, livre CHePP disponible à la bibliothèque de Passy)

L’uniforme du fantassin de 1914 n’avait donc guère changé depuis la guerre de 1870 !
« Le tristement célèbre pantalon rouge « garance » faisait des soldats des cibles parfaites pour l’ennemi (…). Le képi est aussi rouge et bleu, mais depuis 1913, il est prévu en campagne de le couvrir de bleu (preuve que la visibilité de l’uniforme avait été appréhendée !).

Képi  du 135e R.I. (Internet)

Képi du 135e R.I. (Internet)

Fantassin français de 1914 avec le képi recouvert de toile bleue (Internet)

Fantassin français de 1914 avec le képi recouvert de toile bleue (Internet)

« Il est aussi doté d’une cravate bleue, et la lourde capote est, elle aussi,  de couleur bleue. Les pans sont remontés lorsque le fantassin est en campagne. »

La capote bleue et ses pans remontés (Internet)

La capote bleue et ses pans remontés (Internet)

« Le col est haut et porte comme le képi le numéro du régiment. » Le numéro des régiments territoriaux étaient marqués en blanc sur l’uniforme.

Emile Métral et des soldats du 107e Rgt d’Infanterie territoriale en décembre 1914 ; la photo montre le numéro en chiffres blancs au collet (Doc. Michelle Filippin, Passy)

Emile Métral et des soldats du 107e Rgt d’Infanterie territoriale en décembre 1914 ; la photo montre le numéro en chiffres blancs au collet (Doc. Michelle Filippin, Passy)

« Sous le pantalon de 1867, on trouve les jambières de cuir qui se lassent sur le devant et couvrent le haut de l’équipement le plus précieux du fantassin : le brodequin. »

Brodequins du poilu (Internet)

Brodequins du poilu (Internet)

La semelle cloutée des brodequins (Internet)

La semelle cloutée des brodequins (Internet)

« C’est ainsi que les troupes sont parties en campagne par ce mois d’août 1914, sous la chaleur écrasante, dans des uniformes qui ne correspondaient ni aux grandes marches, ni aux assauts et encore moins au camouflage.
Ce sont avec ces mêmes uniformes qu’ils ont affronté les tranchées, l’eau, la boue et le froid. Car si cet uniforme est archaïque par temps chaud, il n’est guère efficace contre la pluie et encore moins contre le froid. Combien ont eu les extrémités gelées au cours de cet hiver 14-15 avant qu’enfin l’état-major prenne conscience de la situation et dote le fantassin d’un nouvel uniforme et équipement en 1915 ? «  (sources Site pages 14-18 et blog padage)

L’uniforme bleu-horizon et la capote « Poiret »

« Au lendemain de la victoire de la Marne, l’état-major se décide enfin à passer au bleu-horizon afin d’uniformiser la troupe et de la rendre moins visible aux yeux de l’ennemi. Les fantassins français sont dotés de couvres pantalons de toile bleu en attendant que les nouveaux modèles de pantalons soient fabriqués.

Capote Poiret (site lagrandeguerre.cultureforum)

Capote Poiret (site lagrandeguerre.cultureforum)

La capote « Poiret » (du nom du célèbre couturier en vogue Paul Poiret) fait également son apparition en décembre 1914, de couleur bleu-horizon, elle a une seule rangée de boutons. Les bandes molletières et des brodequins du modèle 1917 sont également adoptés.

Pour en savoir plus sur la capote Poiret et tous les détails de l’uniforme du fanatssin, voir le site lesfrançaisaverdun.  

A propos de la disparité des uniformes français en mars 1915, témoignage d’une correspondante de guerre :
 « On ne peut pas traverser Châlons sans rencontrer la longue procession des éclopés, sinistres épaves revenant du champ de bataille, sourds, brisés, anéantis, à moitié gelés et paralysés. […] C’est un travail que d’essayer de s’y reconnaître dans les uniformes si variés. Après une semaine dans le voisinage du front, on peut constater qu’il n’y a pas deux uniformes pareils dans l’armée française. Tout diffère : la coupe et la couleur. Cette question de la couleur a été un sujet de constante discussion pour les autorités militaires dans les deux dernières années : on voulait trouver un bleu invisible à distance. Pour s’assurer qu’il n’est pas un ton qui n’ait été essayé, il suffit de regarder les uniformes que les soldats portent à présent, variant du gris-bleu le plus pâle au bleu marin le plus sombre. On a l’impression, il faut l’avouer, qu’il n’existe pas de bleu vraiment invisible, et que les nouvelles teintes ardoisées tirent l’œil tout autant que le bleu plus franc auquel elles ont succédé. D’autres couleurs s’ajoutent aussi à la gamme de ces bleus sans nombre : le rouge coquelicot des tuniques des spahis, et des nuances moins accusées, tel un certain drap verdâtre qu’on a peut-être fini par employer parce que les ressources du matériel d’étoffes ont été temporairement épuisées. »
(Edith WHARTON, Voyages au front, De Dunkerque à Belfort, Plon, 1915, chap. 2 En Argonne, mars 1915 (citée dans 14-18 Grands reportages, éd. Omnibus, 2005, p. 124-5 ; livre CHePP disponible à la bibliothèque de Passy)

Roland Dorgelès témoigne lui aussi de la disparité des uniformes

« Nous devons faire un bel ensemble, les quatre sections en carré, en ligne sur deux rangs.
Pas deux tenues qui se ressemblent. Sauf les derniers venus, nous avons été équipés de bric et de broc, dans le désarroi du premier mois de guerre, et depuis, on s’est arrangé comme on a pu. Il y a des capotes de toutes les teintes, de toutes les formes, de tous les âges. Celles des grands sont trop petites, et celles des petits trop longues. La martingale de Fouillard lui bat minablement les fesses, et sur le large coffre du père Hamel, la capote trop étroite fait des plis circulaires, tous les boutons prêts à péter. Moi, c’est Sulphart que je préfère.
Il est vêtu d’une capote ancien modèle, bleu foncé, avec une grande poche rapportée, d’un joli bleu hussard. Il a cousu son paquet de pansement sur son téton gauche et renforcé ses molletières grises d’une bande de gros cuir, découpée dans des jambières réglementaires. Comme tout bon soldat d’active, il a voulu se distinguer en cassant la visière de son képi, à la Bat’d’Af, et il a encore enjolivé ce couvre-chef, plus aplati qu’une galette, d’une jugulaire tressée du meilleur effet.

Ses larges godillots craquelés et racornis, qu’on dirait taillés à la serpe dans du vieux bois, portent encore à leurs talons tournés un peu de la boue glorieuse des tranchées, et son pantalon rouge apparaît aux cuisses, par une large déchirure dans sa cotte de toile bleue. On le croirait dessiné pour l’Illustration.
D’autres, qui ont déjà touché les nouvelles capotes bleu horizon, font les farauds. On dirait qu’ils vont faire la guerre en habit des dimanches. Les camarades les regardent avec une ironie forcée.
— T’occupe pas, toujours les mêmes qui se démerdent…
— En douce tu comprends, le fourrier n’en a refilé qu’aux mecs qui lui lavent la gueule.
Et Sulphart, qui regarde ces petits élégants avec des yeux captivés, songe déjà aux heureuses transformations qu’il fera subir à la sienne.
— J’taillerai deux grandes poches raglan de chaque côté et j’m’arrangerai un col aiglon… Tu verras si je serai rider.
Le capitaine Cruchet, qui a l’oreille fine, se retourne, lèvres pincées.
— Silence ! Qui a parlé ?… Vous êtes au garde-à-vous. Faites attention à vos hommes, Morache. »
(Roland Dorgelès, « Les Croix de bois », IV La bonne vie, éd. Plon 1919, p. 69)

Le « calot » ou bonnet de police

calot

Les brisques ou chevrons d’ancienneté

Les « brisques«  où chevrons d’ancienneté ont été créés par décision ministérielle du 21 avril 1916 afin de je cite : « pour permettre aux « anciens » et à ceux qui ont déjà payé le prix du sang de se distinguer ». Ces chevrons renversés étaient cousus sur le bras gauche.
Ainsi, le premier chevron correspond à une année passée au front vient ensuite s’y ajouter une « brisque » tous les 6 mois passés au front. Par « front » est compris tout secteur englobé dans la zone des armées ; zone sous totale administration militaire dont la limite court 100 kms en arrière des premières lignes et par conséquent exposée à la canonnade, aux bombardements ainsi qu’aux incursions ennemis.
Du fait et eu égard au danger, même en dehors des premières lignes, toute période passée au repos dans la zone des armées, toute période d’hospitalisation effectuée dans la zone des armées, tout entraînement, manœuvre où exercice effectué dans la zone des armées sont comptabilisés comme du temps passé au front ; bref, sauf mise aux arrêts, tout temps effectué dans la zone des armées est comptabilisé pour l’obtention des fameuses « brisques »…
A l’inverse, toute période passée à la garde des dépôts, à l’arrière (sous-entendu à l’arrière de la zone des armées…), toute période de convalescence passée à l’arrière (…), toute période d’instruction passée à l’arrière (…) ; bref en dehors des sacro-saintes permissions, tout ce qui se passe à l’arrière (…) n’est donc pas comptabilisé comme temps passé au front et ne peut prétendre à l’obtention de « brisques »…
Les chevrons de blessures cousus sur le bras droit : Il est accordé un chevron par blessure de guerre, c’est-à-dire qui résulte d’une ou plusieurs lésions occasionnées par une même action extérieure au cours d’évènements de guerre en présence ou du fait de l’ennemi, à l’exclusion des blessures en service commandé. (source : site pages14-18)

FIVEL-DEMORET Ulysse, 1917 : on distingue les brisques (Doc. Michelle Filippin, Passy)

FIVEL-DEMORET Ulysse, 1917 : on distingue les brisques (Doc. Michelle Filippin, Passy)

brisques

On parle désormais de « briscard »

Les « brisquards » du Haut-Faucigny, 158e RI (Internet)

Les « brisquards » du Haut-Faucigny, 158e RI (Doc. Jean Perroud, Passy)

Les CHASSEURS alpins et leur tenue bleue (voir notre page sur les chasseurs).

LES ZOUAVES (voir notre page sur les zouaves).

LES SPAHIS (voir notre page sur les cavaliers, en construction)

Les ARTILLEURS : un uniforme sombre, avec bandes rouges sur le pantalon (voir notre page sur les artilleurs de Passy).

Uniforme des artilleurs (coll. Eric Denis, Internet)

Uniforme des artilleurs (coll. Eric Denis, Internet)

Voir nos autres pages sur
– Passy pendant la grande Guerre
en particulier
 notre page consacrée au monument aux morts de Passy.

– Passy de 1920 à nos jours.

Découvrez aussi, sur notre site, la richesse et la variété du patrimoine de Passy :
 Les ex-voto du temple romain de Passy
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Le château médiéval de Charousse à Passy
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Le retable de la Chapelle de Joux, à Passy
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L’étonnant « Cahier » d’Eugène Delale, école de Passy, 1882
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La méthode Freinet à l’école de Passy, 1932-1952
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La conduite forcée de 1947-1952 et la production hydroélectrique à Passy
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L’Arve des Gures aux Egratz, à Passy
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Vues panoramiques sur le Mont-Blanc depuis Passy
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L’inalpage dans les « montagnes » de Passy, « l’emmontagnée », et la « remuée » pendant l’été
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La gare de Chedde à Passy et la ligne Le Fayet-Chamonix
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La sculpture d’Albert FERAUD (1921-2008), La Porte du soleil (1973), sur la « Route de la Sculpture Contemporaine » à Passy
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La stèle de la Torchette à Passy et les commémorations du maquis de Montfort

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