Culture, Histoire et Patrimoine de Passy

Le voyage de l’Impératrice Marie-Louise à Passy et Chamonix (juillet 1814)

Written By: BT

Ce voyage a lieu en juillet 1814, trois mois après la chute de Napoléon Ier, exilé à l’île d’Elbe. L’ancienne Impératrice voyage sous le nom de Duchesse Colorno, nom emprunté à l’un de ses châteaux de Parme.
Voir Paul Soudan, Histoire de Passy, p. 73 ; Albert Mermoud, p. 341.

Portrait de l’Impératrice Marie-Louise (détail) par François Gérard (1770–1837) (Paris, musée du Louvre © Rmn)

Portrait de l’Impératrice Marie-Louise (détail) par François Gérard (1770–1837)
(Paris, musée du Louvre © Rmn)

C’est le Baron Méneval qui a fait en 1847 le récit de cette « excursion ».

Récit d’une excursion de l’impératrice Marie-Louise aux glaciers de Savoie en juillet 1814, par M. le Baron Méneval, auteur des souvenirs sur Napoléon et Marie-Louise (Paris-Amyot, 1847) Texte intégral disponible sur wattpad

Extraits concernant le voyage de Passy au prieuré de Chamonix en passant par Servoz et le Houches (Pages 9 à 12 / 32) :

« (…) Nous arrivâmes à trois heures et demie à Saint-Martin, petit village où il faut se munir de mulets et de chars-à-banc, le chemin cessant d’être praticable pour les voitures. »

Voir notre page « Le char à banc démontable de Passy… »

« Saint-Martin se trouve sur la route directe de Genève à Chamouni. Nous dûmes renoncer à visiter les beaux sites des environs de Salenches et les bains de Saint-Gervais. Nous voulions profiter du reste du jour pour arriver à Chamouni. Nous ne nous arrêtâmes donc qu’un instant à l’auberge du Mont-Blanc, tenu par Chenet. Ce ne fut pas sans de vives démonstrations de regret que le bonhomme Chenet nous vit décidés à continuer notre route. Il fit tous ses efforts pour nous retenir. Il prédit que la nuit et même un orage nous surprendraient dans la montagne. Notre mauvais génie nous rendit sourds à ses sages avis, et sa voix se perdit dans le désert. Nous lui fîmes l’injure de croire qu’il était de l’espèce de ces hôteliers rapaces, ingénieux à retenir les passants dans leur repaire, pour les rançonner à leur aise. Résigné, il amena la mule qui devait porter l’auguste voyageuse. Elle se nommait « Marquise ». Ce beau nom sans doute

A cet insigne honneur lui valut d’être admise.
Pour une souveraine, il faut une marquise.
Celle-ci fière d’un tel choix,
A peine regardant ses ignobles pareilles,
Dresse, belle d’orgueil, ses superbes oreilles.
Il lui tarde d’aller sous un si noble poids,
Et de prêter sa croupe à la fille des rois *.

* (note p. 27) Ces vers sont ceux de M. Lalanne, auteur du Potager, des Oiseaux de la ferme.

« Après s’être pourvue de guides pour nous conduire à Chamouni, notre caravane quitta Saint-Martin au petit pas, partie montée sur des mulets, partie hissée sur un char-à-banc. Nous eûmes au fond du couloir d’une vallée, la perspective du Bonhomme, l’un des satellites du Mont-Blanc. Nous laissâmes sur notre droite Salenches, puis Saint-Gervais dont le clocher s’élève sur les bords de l’Arve. La route passe au pied du coteau de Passy, où Rome a laissé des traces de son antique grandeur, mais quel est le lieu de la terre que la cité reine n’ait pas marqué de sa superbe empreinte ?

Après une demi-heure de marche commence la montagne. Là, nous laissâmes nos mulets et notre char-à-banc pour monter à la cascade de Chede, en gravissant pendant l’espace de quelques minutes un sentier étroit et escarpé, qui dominait un ravin profond. Ce sentier nous amena devant une vaste nappe d’eau tombant d’une hauteur de deux cents pieds au travers de rochers ombragés par des arbres plusieurs fois centenaires : c’était la cascade de Chede. »

Du pied de noirs sapins dans les airs élancés,

L’impétueux torrent descend à flots pressés.
Roulant en vagues blanchissantes.
De roc en roc à grand bruit jaillissantes.
Au loin les airs en sont troublés ;
Et sous sa masse foudroyante
De la montagne gémissante,
Les vastes flancs sont ébranlés.
C’est en vain qu’au sein de la plage,
Le torrent furieux veut s’ouvrir un passage ;
Le sol résiste à ses coups redoublés.
Enfin, las d’exercer une impuissante rage,
Sur les débris dans sa chute entraînés,
Il s’enfuit en grondant ; puis ses flots déchaînés,
Dans un cours plus tranquille oubliant leur furie,
Se répandent dans la prairie,
Divisés en mille ruisseaux,
Qui vont du lac de Chede alimenter les eaux. »

Voir notre page « La cascade de Chedde »

Ce beau spectacle attira pendant quelque temps notre attention. Avant de continuer notre route, nos guides nous conduisirent au lac pour boire de son eau, selon l’usage. Nous admirâmes le brillant cristal de cette eau, qui est en effet si limpide, qu’elle invite à la goûter. Ce lac est, dit-on, ­peuplé de couleuvres qui ont détruit la race innocente des poissons et règnent insolemment à leur place.

Ainsi sur tout ce qui respire.
Tel est l’injuste arrêt du sort,
La violence exerce son empire ;
Et le méchant est le plus fort.

C’est à notre station du lac de Chede que nous eûmes la première révélation de l’immensité du Mont-Blanc. Là, on commence à le voir distinctement. En promenant les yeux sur cette masse colossale,  et en les élevant jusqu’au sommet, on ne peut se lasser d’admirer ce géant de la terre, contre lequel l’action du temps et la main de l’homme sont impuissantes. Au lieu de subir la loi commune des choses d’ici-bas, le Mont-Blanc, semblable au soleil, paraît rajeunir et se renouveler sans cesse. Assis sur sa base immuable, il voit passer à ses pieds comme une ombre, l’homme, ce roi de la création, qui est, par rapport à lui, ce qu’est pour nous l’insecte éphémère, qui naît, vieillit et meurt entre deux couchers du soleil. »

Voir notre page « Lac de Chedde »

« La partie du chemin que nous traversâmes, en quittant le lac de Chede, conservait encore les traces de la désolation qu’y avait apportée, soixante ans auparavant, l’éboulement de la montagne de Fis. Le Nant-Noir, dont le passage est dangereux, quand il est enflé par la fonte des neiges, n était alors qu’un faible ruisseau qui coulait humblement à travers ces débris.

Il était six heures, quand nous atteignîmes le village de Servoz. Le ciel dont l’azur transparent nous avait charmés à notre départ de Genève, commençait à se charger de blanches vapeurs flottantes, qui voilaient de temps en temps le soleil. Servoz est situé à l’extrémité d’une petite plaine qu’enferme une enceinte de montagnes, tapissées par la sombre verdure des sapins. Le Mont-Anterne élève au milieu d’elles sa tête couverte de neiges. Nous nous reposâmes là pendant un quart d’heure.

À peu de distance de Servoz, sont des bâtiments servant à l’exploitation de mines de cuivre et de plomb, récemment découvertes. Un petit monument s’élève sur le bord de la Diouza, consacré à la mémoire d’un jeune Danois dont nous avions entendu déplorer la perte. M. Eschen donnait de grandes espérances. Une belle traduction des odes d’Horace lui avait déjà acquis de la célébrité en littérature. Parti de Servoz avec un compagnon de voyage, ils gravirent le Mont-Buet. L’ardeur de M. Eschen qui l’entraînait toujours en avant, l’avait séparé de son guide d’une centaine de pas, lorsqu’il disparut tout-à-coup dans une crevasse du glacier. On ne put le tirer qu’à la nuit de cet abîme. On le trouva debout, les bras élevés au-dessus de la tête et déjà dans un état de congélation. »

Voir notre page « Mort de F.-A. Eschen au Buet en 1801 »

« On nous montra au haut d’une colline les ruines du château de Saint-Michel, ancien fort destiné à défendre l’entrée de la vallée de Chamouni. […] »

Lire la suite sur notre page  « Château Saint-Michel-du-Lac (vers 1290-1300) : origines, ruines, récits ».

« Nous traversâmes l’Arve sur le pont Pelissier. Il était huit heures quand nous atteignîmes les Montées, chemin rapide taillé dans le roc, à gauche duquel la rivière roule ses eaux tumultueuses au fond d’un précipice. Cette traversée présentait l’aspect le plus sauvage. Tantôt c’était une espèce de cirque dont l’enceinte, formée par de hautes montagnes ne laissait voir que le ciel. Tantôt c’était un défilé serpentant entre de grands rochers, ombragés par de vieux sapins qui couronnaient leur sommet, ou qui sortaient de leurs crevasses. Tantôt c’était un sentier tracé sur l’arête d’un rocher, dont aucune végétation ne déguisait l’âpre nudité ; c’était souvent l’image du chaos.

Voir notre page « Les Montées Pélissier au XVIIIe et le Chemin des Diligences aux Houches ».

« Nous hâtions le pas, espérant arriver à temps à Chamouni ; mais les légères vapeurs dont l’aspect nous avait inquiétés à Servoz, s’étaient condensées. Elles formaient des nuées menaçantes qui venaient s’amonceler sur les cimes, comme à un sinistre rendez-vous. La faible lueur du crépuscule laissait entrevoir sur le bord de la route des croix plantées en mémoire de tragiques accidents. Ces avertissements donnés par la mort nous paraissaient de funeste présage. Nous passions silencieusement auprès de ces muets témoins, en leur jetant un coup d’œil furtif.

Un autre genre d’inquiétude avait gagné notre princesse, et nous-mêmes par contrecoup.

En traversant un carrefour,
Dans notre pénible odyssée,
Nous avions rencontré vers le déclin du jour,
Par de vagues terreurs ayant l’âme oppressée,
Des gens dont les grossiers et sales vêtements
Les faisaient ressembler à de vrais garnements,
Et qui signalaient leur passage,
Par des coups de sifflets à l’envi répétés.
Sans doute un innocent écho du voisinage
Nous renvoyait ces sons bien à tort suspectés ;
Mais la peur suggérait à notre âme inquiète,
Que l’écho n’était pas leur passif interprète,
Et qu’en ces lieux infréquentés,
Ces sifflets s’adressaient à de vivants complices,
Et d’un complot sinistre étaient de sûrs indices.

Quoique les individus qui nous semblaient si suspects, fussent des ouvriers du pays, comme l’assuraient nos guides, leur rencontre dans ces lieux solitaires, avec accompagnement de sifflets, ­n’arrivait pas précisément à propos pour nous rassurer. Cependant nous faisions la meilleure contenance ; mais nous éprouvions ce trouble instinctif que cause l’approche de l’orage au voyageur attardé.

Un malin esprit errait sans doute en ce moment autour des ruines de Saint-Michel.

Ainsi que le lion en quête d’une proie *
Notre aspect le remplit d’une infernale joie.
D’un vol rapide il s’élance, et soudain
Les nuages pressés renferment dans leur sein
La foudre et les éclairs, les vents et les tempêtes ;
Et sa puissante main les suspend sur nos têtes.
* (note p. 27) Quaerens leo quem devoret

Note CHePP : « sobrii estote vigilate quia adversarius vester diabolus tamquam leo rugiens circuit quaerens quem devoret »  » Soyez sobres, veillez ! parce que votre adversaire le Diable, comme un lion rugissant, rôde cherchant qui dévorer  » (Première épître de saint Pierre, chap. V, verset 8). Il s’agit du commencement des Complies, la prière du soir dans les monastères et chez certains fidèles. Elle appelle à la vigilance face à l’ennemi du genre Humain, le diable, qui cherche à perdre notre âme. 

« Le signal de l’orage fut donné par un coup de tonnerre qui retentit dans le lointain, et parcourut, en grondant, les échos des montagnes. Les nuages s’épaississaient ; le vent commençait à s’engouffrer en sifflant, dans les sapins qu’il faisait ployer sous son effort. Quelques éclairs sillonnaient l’horizon. Bientôt les mouvements encore sourds du tonnerre se firent entendre avec plus de force, et éclatèrent en détonations répétées. La pluie tomba par torrents. Le Nant-de-Nayin était déjà enflé par l’affluence des eaux, quand nous le traversâmes.

À neuf heures nous entrions dans la vallée du Prieuré, poursuivis par l’orage, dont la voix menaçante se rapprochait de nous, et hurlait comme si un cœur de démons s’y fût mêlé. Le désir de lui échapper nous aurait donné des ailes ; mais l’obscurité nous forçait à marcher avec précaution. Nous n’apercevions ni le ciel ni la terre. La nuit nous avait surpris dans les pas les plus dangereux, où nous aurions eu besoin de toute la clarté du jour.  À nos sujets d’inquiétude réels ou imaginaires se joignait l’alarme que nous causait chaque passage des torrents que la pluie grossissait de moments en moments, quand subitement illuminés par les éclairs, ils nous montraient des abîmes effrayants dans lesquels la moindre hésitation de nos mulets aurait pu nous précipiter nous et nos montures. »

Voir notre page  « La traversée des Houches au XVIIIe siècle« .

« Pour surcroît de malheurs et pour mettre le comble à nos anxiétés, le ciel embrasé jeta inopinément un si vif éclat de lumière, que nous fûmes éblouis. Au même instant, une explosion formidable, prolongée et multipliée par les échos, agita l’air avec violence. Une traînée de feu s’abattit sur une roche voisine qu’elle sillonna jusqu’à sa base ; puis elle disparut à nos yeux stupéfaits. La foudre venait de tomber à quelques pas de nous. La proximité du danger nous avait rendus insensibles à la majesté du spectacle, et nous restâmes consternés, les pieds attachés à la place où nous nous étions arrêtés, il nous restait encore deux lieues à faire. Le désordre se mit dans notre petite troupe. Je me trouvai seul avec la duchesse et ses guides. L’abondance de la pluie, le fracas des torrents, les éclats du tonnerre répétés par les rochers, nous causaient une terreur muette :

Quand un éclair échappé de la nue,
Des cieux au loin sillonnant l’étendue,
Répandait une pâle et livide clarté,
Autour de nous la nature éperdue
Se peignait plus affreuse à notre œil attristé.

Un sentiment confus de confiance et d’inquiétude m’attachait aux pas de mon auguste compagne de voyage. Si la crainte vague d’un danger venait me troubler quelquefois, son courage me rassurait. Deux guides dirigeaient sa marche au milieu des ténèbres.

Nous parvînmes dans cet état sur les bords du torrent de la Griaz, dont les mugissements entendus de loin, augmentaient notre anxiété. Nous hésitions incertains si nous n’allions pas nous précipiter dans quelque abîme, lorsque la lueur d’un éclair nous découvrit moins un torrent qu’un fleuve, bondissant sur de gros quartiers de rochers qu’il ébranlait par la rapidité de son cours.

Mais de ces eaux la Nayade orageuse,
À l’aspect de la jeune et noble déité,
Suspend soudain sa course impétueuse,
Et sur l’abîme redouté
Étendant sa main généreuse,
Enchaîne le flot irrité.
Ainsi quand d’Israël les tribus fugitives,
Se dérobant aux fers d’un tyran inhumain,
Du Nil abandonnaient les rives.
De Moïse autrefois la secourable main
Dans l’abîme des mers leur ouvrit un chemin ;
Tandis que Pharaon et sa horde cruelle
Trouvèrent sous les eaux une nuit éternelle.

Pour éviter le destin de Pharaon, je m’empressai de profiter de la protection d’une nymphe aussi généreuse, et j’eus le bonheur de franchir l’abîme sans accident.

Les torrents de Nayin et de la Griaz, s’ils pouvaient parler, auraient à raconter plus d’un naufrage. »

Orage sur les Houches

« Nous gagnâmes le long village des Ouches. L’orage continuait avec violence, et la pluie redoublait. Nous nous arrêtâmes sous l’auvent d’une maison qui nous offrit un refuge momentané, pendant le temps qu’un des guides allait frapper à toutes les portes, pour implorer le secours d’une lumière ; mais partout on répondit par un silence obstiné. Nous étions trop préoccupés de nos misères, pour réfléchir à notre bizarre position. En effet quel épisode tragi-comique d’une merveilleuse histoire ! Une grande princesse, accoutumée avoir tous ses désirs prévenus, dont les pas étaient naguère suivis par les populations accourant en foule sur son passage, avides de la voir et de la saluer de leurs acclamations, aujourd’hui délaissée, errait dans le désordre d’une fugitive, mais sans les honneurs de la proscription, poursuivie par la tempête, oubliée par ses amis comme par ses ennemis, et n’ayant pour cortège que deux humbles guides, auxquels elle s’était confiée. Elle ne pouvait se faire ouvrir, dans sa détresse, la porte d’une chaumière. Un asile lui était refusé dans une des plus pauvres contrées du grand Empire, sur lequel elle régnait trois mois auparavant !

Les simples habitants de ces âpres contrées,
Des révolutions et du monde ignorées,
Oubliant dans les bras d’un tranquille sommeil,
Qu’arrachée à César, la victoire éperdue,
Jette à des fronts sans gloire une palme vendu,
N’auront pu croire à leur réveil,
Qu’errant sans suite et sans escorte,
Celle qui fut leur reine, arrêtée à leur porte,
Avait imploré vainement,
Sous leurs modestes toits un abri d’un moment !

Qu’était devenu ce temps, encore si près de nous, où le grand Empereur suivi d’un cortège imposant, parcourait les provinces de son vaste empire, quand les soins de la guerre lui en laissaient le loisir, guerre implacable, proclamée viagère en plein parlement. par Pitt, âme de la coalition ? Soit que Napoléon allât s’enquérir des besoins, écouter les plaintes, rendre une justice égale à tous, voyant tout par ses yeux, semant sur son passage les bienfaits et des éléments de prospérité ; soit qu’il traversât la France, pour aller rejoindre ses aigles si longtemps victorieuses, et ajouter un nouveau fleuron à la couronne de la  grande Nation, les bénédictions et les vœux du peuple l’accompagnaient. Une foule empressée faisait retentir l’air du cri national : Vive l’Empereur ! Son auguste compagne assise à ses côtés, couverte par sa puissante égide, et reflétant son auréole de gloire, partageait avec lui les hommages des peuples reconnaissants. Les témoignages d’affection et de fidélité qui leur étaient prodigués étaient sincères. Les revers n’ont pu altérer ces sentiments ; et d’amers regrets, dont l’expression est aujourd’hui comprimée, dorment au fond des cœurs. L’armée pénétrée d’un sentiment profond de nationalité,  identifiée avec le souverain populaire qui partageait ses dangers et ses privations, volait de victoires en victoires. Les mauvais jours sont venus ! Une poignée de braves  combattant avec leur chef bien-aimé, pour l’affranchissement du sol sacré, a défendu pied à pied le territoire. Nul soldat n’a failli à cette noble cause. Pourquoi faut-il que des défections venues de plus haut, sujet éternel de douleur pour la France, et de remords pour leurs auteurs, aient enchaîné les bras fidèles, et paralysé les ressources qui restaient encore ! Si elles ont hâté notre ruine, elles n’ont pu ternir l’éclat de notre gloire.

Ces fâcheux souvenirs ont souvent attristé notre voyage. Le moindre incident les réveillait en nous. Ils défrayaient nos entretiens habituels avec notre princesse qui avait toujours quelque trait à y ajouter. Elle se plaisait à honorer d’éloges mérités la conduite loyale de quelques fonctionnaires, naguère attachés à sa maison, et flétrissait d’un blâme sévère la désertion de tant d’autres qui s’étaient hâtés d’outrager l’idole qu’ils venaient d’encenser. Je tomberais dans de continuelles redites, si je rapportais toutes les réflexions que ces souvenirs faisaient naître. […] »

L’impératrice Marie-Louise signe l’album du Montanvers (p. 18) : 

« Après le déjeuner, nous allâmes visiter la mer de glace. Ses bords sont couverts de blocs de granit vomis par le glacier. Des buissons de rhododendron croissent dans les intervalles. Un sentier presqu’à pic nous conduisit sur cette mer qui, bien qu’exempte d’orages, n’en a pas moins ses dangers. La duchesse de Colorno voulut y descendre pour voir de plus près ses grandes vagues immobiles. Nous l’y suivîmes, armés de nos cannes ferrées, en franchissant les crevasses dont nous pouvions atteindre l’enjambée, et en côtoyant celles qui étaient infranchissables. Ces puits, dont le bleu transparent laissait voir le fond, étaient les uns à sec, les autres remplis d’une eau limpide. Quand nous passions au pied de quelque gigantesque colonne de glace, notre princesse, toute grande impératrice qu’elle était, et nous, qui cheminions à sa suite, nous nous trouvions réciproquement bien petits. […] »

« Avant de partir, la duchesse de Colorno voulut honorer de son nom le registre de l’hospice. Nous obtînmes la permission d’inscrire les nôtres à la suite du sien, dans ces glorieuses archives, pour les signaler à l’admiration ou à l’envie de ceux qui viendraient après nous. »

A propos de cette visite de l’impératrice Marie-Louise au Temple de la Nature de Bourrit et au « Montanvers », Charles DURIER donne les précisions suivantes :

« L’impératrice Joséphine avait écrit un quatrain sur l’album du Montanvers. Un voyageur en offrit à Marie Tournier, dit l’Oiseau, une somme assez forte (8 louis) que ce brave homme refusa. Le lendemain, un compère monta au Montanvers et enleva la page. Comme j’ai vu entre les mains de mes amis de Chamonix des copies fort incorrectes de ces vers dont ils paraissaient regretter la perte, ils me sauront gré d’en donner ici la bonne leçon ; c’est une imitation assez heureuse d’un passage célèbre de l’Homme des Champs de Delille *, et sa date (1810) lui prête un touchant intérêt. Napoléon venait d’épouser Marie-Louise.
Oui, je sens qu’au milieu de ces grands phénomènes,
De ces tableaux touchants, de ces terribles scènes,
Tout réveille l’esprit, tout occupe les yeux,
Le cœur seul un instant repose dans ces lieux
. »

(Le Mont-Blanc, 1877, Chap IX L’invasion, le Montanvers, page 193, affichage pdf p. 213 ; correspondance rééd. de 1981 = p. 168)
* Jacques Delille, souvent appelé l’abbé Delille (1738-1813), poète et traducteur français. Il a écrit L’Homme des champs, ou les Géorgiques françaises en 1800 (texte disponible en ligne )

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Impératrice Joséphine (juin 1810), première épouse de Napoléon Ier (1763-1814)
Napoléon III et l’impératrice Eugénie en 1860
Victor Hugo à Passy en 1825, en compagnie de Charles Nodier

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